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Mardi 24 octobre 2017
5 min

YouTube est-il le nouvel eldorado des solistes ?

YouTube est la plate-forme vidéo la plus populaire du web, et est une véritable pépinière pour les solistes classiques. Ce n’est pas un secret, de plus en plus d’artistes utilisent les nouveaux médias pour se faire remarquer par le public, puis un producteur, voire un label.

YouTube est-il le nouvel eldorado des solistes ?
Capture d'écran d'une vidéo YouTube de "Piano Guys"

La pianiste ukrainienne Valentina Lisitsa est sans doute l’exemple le plus célèbre d’une interprète classique dont la carrière a démarré grâce à YouTube. Son interprétation de la Sonate au clair de lune de Beethoven avait été vue plus de 23 millions de fois. En tout, sa chaîne YouTube comptabilise quelque 150 millions de visites. Un chiffre record pour une artiste classique. Cette visibilité lui a permis d’être repérée par le label Decca pour qui elle a déjà enregistré 13 disques.

Existe-t-il une recette pour se faire remarquer sur YouTube ? Ce serait trop simple. On pourrait croire qu’une vidéo ultra léchée, avec montage parfait et éclairage calculé, aura plus de chances d’être vue qu’une vidéo filmée à la va-vite. Mais c'est justement réalisée à la va-vite que la vidéo de Valentina Lisitsa l’a rendue célèbre. Une vidéo sans bon matériel, d’où un décalage entre ses mains et le son. Elle joue sur un mauvais piano d’étude, ce qui n’a pas empêché les internautes d’être touchés.

Même constat pour la soprano américaine Lisette Oropesa, qu’on a entendu l’été dernier dans Don Pasquale de Donizetti à Glyndebourne. La légende veut qu’on lui ait confié sa première Traviata grâce au buzz suscité par la diffusion, sur YouTube, d’une vidéo où on la voit, assise au piano après un dîner bien arrosé entre amis, interpréter le fameux air « Sempre Libera ».

Un musicien a plus de chances de se faire connaître s’il interprète un tube du répertoire, plutôt qu’une œuvre inconnue. Les pièces de grande virtuosité font mouche, et un musicien au look décalé ou glamour marquera davantage les esprits. Ceux qui proposent un concept original ont des chances de faire, eux aussi, le tour de la toile. C’est le cas de The Piano Guys, un groupe américain composé de cinq musiciens qui s’est fait connaître sur YouTube pour ses interprétations très revisitées d’œuvres classiques, comme ici, la Pavane de Fauré version électro-pop :

Internet a profondément transformé la notion de « bouche à oreille », autrefois circonscrit à la sphère familiale ou amicale. Aujourd'hui, les réseaux sociaux permettent une propagation éclair des contenus.

La concurrence est rude dans le milieu musical, en particulier pour les pianistes. Chaque année en Chine, 300 000 jeunes pianistes sortent diplômés des conservatoires. L’inflation d’excellents pianistes rend plus difficile l’arrivée dans la carrière. Le Web est donc une porte d’entrée pertinente, puisqu’il démocratise l’accès à la visibilité pour les musiciens. La carrière de la pianiste chinoise Yuja Wang a bénéficié du buzz suscité par l’une de ses vidéos : le redoutable « Vol du bourdon » de Rimski-Korsakov, filmé au festival de Verbier en 2008. La vidéo a été visionnée plus de 5 millions de fois sur YouTube. Une popularité numérique qui lui a valu plusieurs engagements de concerts.

Se faire connaître grâce à YouTube est donc possible. Le phénomène est bien réel, mais attention : si faire le buzz peut êtrefacile, encore faut-il fidéliser les internautes et faire fructifier ce succès. Les artistes repérés sur YouTube sont souvent critiqués par leurs pairs. Internet a tendance, hélas, à reporter la valeur d’un musicien sur l’attention qu’il suscite plutôt que sur ses qualités artistiques. Mais je nuancerais en précisant que les artistes classiques sont rarement des impostures : interpréter Le Vol du Bourdon, par exemple, est déjà la preuve de très longues années de travail et d’une virtuosité qui est tout sauf virtuelle !

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