Musicopolis
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Mardi 25 juin 2019
25 min

1941, Samuel Barber : Création de son Concerto pour violon

L'histoire du ''Concerto pour violon'' de Samuel Barber, créé à Philadelphie en 1941, a fait l'objet de plusieurs récits plus ou moins exacts. Dans Musicopolis, Anne-Charlotte Rémond démêle le vrai du faux et nous raconte la genèse mouvementée de cette œuvre !

1941, Samuel Barber : Création de son Concerto pour violon
Nighthawks, Edward Hopper (1942) The Art Institute of Chicago DP / Musicopolis 1941, Samuel Barber : Création de son Concerto pour violon

''Le concerto est lyrique, et plutôt intime de caractère, avec un orchestre de moyenne dimension. Le premier mouvement commence avec un premier thème lyrique, annoncé immédiatement par le violon solo, sans aucune introduction orchestrale.''
Samuel Barber, 1941

En novembre 1938, Samuel Barber s'est retrouvé du jour au lendemain le célèbre compositeur de l'Adagio pour cordes. Dirigée pour sa création par Arturo Toscanini avec son orchestre de la NBC, la pièce est retransmise en direct à la radio. Immédiatement, tous les chefs la veulent, et elle devient bientôt le tube des orchestres symphoniques !

Quelques mois plus tard, les amis du jeune violoniste Iso Briselli, camarade de Barber au Curtis Institute, cherchant comment booster sa carrière, lancent l'idée de passer la commande d'un concerto à un jeune compositeur américain. C'est l'auteur de l'Adagio pour cordes qui est choisi, Samuel Barber ! 

Iso Briselli, né à Odessa en 1912, a quitté la Russie avec sa famille au moment de la Révolution. Passé par l'Allemagne, il arrive aux Etats-Unis en 1924. Seul sans sa famille, il est recueilli par un industriel de Philadelphie, Samuel Fels, extrêmement mélomane. Briselli est un jeune prodige, et bientôt il se produit en soliste lors de concerts où l'on remarque ses grandes capacités techniques et sa magnifique musicalité. En 1933, il obtient son diplôme du Curtis, la même année que Samuel Barber. Et au printemps 1939,  son mécène Samuel Fels, va commander à son intention, un concerto à Barber.

En mai 1939, dans une lettre à Samuel Fels, Samuel Barber lui dit sa joie d'écrire une pièce pour violon et orchestre, d'une durée d'environ 15 minutes. Iso Briselli en aura l'exclusivité pendant un an, Barber touchera mille dollars, 500 à la commande, 500 à la réception. Il devra livrer l'ensemble de la partition pour le 1er octobre. L'œuvre doit être créée en janvier suivant (1940), avec l'orchestre de Philadelphie. Sur ce, Barber, avec son compagnon Gian Carlo Menotti, part pour l'Europe, où il passe régulièrement ses étés depuis plusieurs années, et il se met avec ardeur à son concerto en arrivant en Suisse, entre Sils-Maria et Lucerne. 

Lorsqu'il reçoit le finale de son concerto, Iso Briselli est déçu. Il s'attendait à un mouvement plus long, plus consistant musicalement, et il demande à Barber de l'étoffer

Lorsqu'il reçoit le finale de son concerto, Iso Briselli est déçu. Il s'attendait à un mouvement plus long, plus consistant musicalement, et il demande à Barber de l'étoffer. Ce que Barber refuse, artistiquement satisfait de ce qu'il a fait. Il fait même jouer le mouvement à un de ses amis devant quelques autres musiciens pour se rendre compte si l'oeuvre est viable. Elle l'est juge-t-on ! Après discussion entre Briselli, Fels, et Barber, un commun accord est trouvé : Briselli se désengage, Barber conservera son avance de 500 dollars, et Fels sera quitte des autres 500. 

C'est finalement le violoniste Albert Spalding qui va créer le Concerto pour violon de Samuel Barber, avec l'orchestre de Philadelphie, sous la baguette d'Eugene Ormandy le 7 février 1941 !

Le Philadelphia Inquirer du 8 février 1941 célèbre Albert Spalding, le soliste du concerto de Barber la veille au soir. Il rapporte "un succès populaire exceptionnel" avec "un tonnerre d'applaudissements à l'endroit du soliste et du compositeur". Spalding a joué son Guarnerius de 1755 "de manière fort brillante" et il a rendu justice à ce concerto "libre de traits arbitraires et de maniérismes musicaux, et dont la simplicité et la sincérité sont parmi les qualités les plus engageantes."

''Voilà ce que je ressens dans toute ta musique : le sens du drame''

Après avoir lu les critiques du Concerto pour violon de Barber, son oncle, le compositeur Sydney Homer, lui écrit  : "J'aime la remarque du Telegram qui relève "le sens du drame dans le plan d'ensemble". Voilà ce que je ressens dans toute ta musique : le sens du drame. Pour moi, toutes ces critiques différentes sont le signe de ton importance. Plus ils analysent, et ergotent, et étiquettent, et essaient de définir, plus je vois reconnaissance, mystère et confusion. Ils seront toujours dans le doute, parce que tu écris justement cette sorte de musique."

Programmation musicale

Samuel Barber (1910-1981)
Concerto pour violon (1939-40) I. Allegro
Camilla Wicks, violon, Orchestre de la Radio Suédoise (?), direction Sixten Ehrling
Music and Arts CD1282   

Samuel Barber (1910-1981)
Adagio pour cordes (1936)
Orchestre symphonique de la NBC, direction Arturo Toscanini  
(enregistré lors de la création sur la NBC 5 novembre 1938)
Sony 88985376042-10   

Samuel Barber (1910-1981)
Concerto pour violon (1939-40) I. Allegro  
Isaac Stern, violon, Orchestre Philharmonique de New York, direction Leonard Bernstein
Sony 8895336362   

Samuel Barber (1910-1981)
Concerto pour violon (1939-40) II. Andante   
Isaac Stern, violon, Orchestre Philharmonique de New York, direction Leonard Bernstein
Sony 8895336362   

Samuel Barber (1910-1981)
Concerto pour violon (1939-40) III. Presto in moto
Hilary Hahn, violon, Orchestre de chambre de Saint Paul, direction Hugh Wolff  
Sony SK 89029   

Samuel Barber (1910-1981)
Concerto pour violon (1939-40) III. Presto in moto
Camilla Wicks, violon, Orchestre de la Radio Suédoise, direction Sixten Ehrling
Profil PH18095
 

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