MAXXI Classique
Programmation musicale
Vendredi 15 janvier 2021
3 min

Une voix des rues : Jesus Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars

Demain, le compositeur et contrebassiste anglais Gavin Bryars fêtera ses 78 ans ! Cet anniversaire a donné envie à Max Dozolme de la très belle histoire de cette oeuvre intriguante et profondément humaine…

Une voix des rues : Jesus Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars
Jesus Blood Never Failed me Yet de Gavin Bryars (photo d'illustration), © David Mbiyu/SOPA Images/LightRocket via Getty Image

Tout commence par un quasi silence de quelques minutes d’où surgit progressivement la voix d’un homme que l’on devine assez âgé. Cette voix répète inlassablement la même phrase. Jesus Blood Never Failed Me Yet. A mesure que la voix devient de plus en plus forte, qu’elle se rapproche de nous, on perçoit des bruits, un chant d’oiseau au loin, des voix de personnes qui discutent, le son d’un moteur qui passe. Petit à petit, notre cerveau recompose la scène. Nous sommes dans une rue du quartier londonien d’Elephant and Castle près de la gare de Waterloo. Un sans-abri chante un chant de Noël. 

Si cette voix vous parvient ce matin c’est grâce au réalisateur Alan Power, un ami de Gavin Bryars qui réalisa en 1970 un reportage sur les sans-abris de Londres. Après le tournage, le journaliste confie les bandes magnétiques inutilisées au jeune compositeur… En écoutant les bandes, Gavin Bryars s’arrête sur l’une d’entre-elle précisément. Un homme chante « le sang de Jésus ne m’a jamais abandonné, c’est une chose que je sais, tout comme je sais qu’il m’aime. »

Un ensemble émerge de la voix puis l'engloutit

Comme cet homme chante absolument juste, Bryars cherche au piano à harmoniser l’enregistrement du vieil homme. Treize mesures qui tournent en boucle… Après avoir trouvé une harmonie, Gavin Bryars réfléchit à un arrangement. Des cordes puis une guitare, une basse électrique, des instruments à vents ainsi qu’un orgue et un vibraphone rejoignent petit à petit la voix de l’homme et l’engloutissent pour retomber progressivement, ensemble, dans le silence. 

Une force expressive singulière

Une fois cette forme arrêtée, Gavin Bryars se rend à Leicester pour finaliser l’enregistrement de la musique. Lors d’une pause café, le compositeur laisse la bande tourner et quand il revient, les élèves du cours de danse, à côté de son studio d’enregistrement sont assis, certains pleurs, d’autres se déplacent lentement, avec un calme inhabituel dira Bryars. C’est là qu’il s’est rendu compte de la force expressive de cette voix.

Voix anonyme et postérité 

Une fois son oeuvre terminée, Gavin Bryars part à la recherche de ce sans-abri pour le rencontrer, le remercier, lui faire écouter la musique qu’il a composée grâce à lui. Il demande des informations aux habitants du quartier d’Elephant and Castle et de la Gare de Waterloo. Il enquête… Mais personne ne retrouvera jamais le vieil homme. Seul demeure l’enregistrement de sa voix anonyme. Jesus Blood Never Failed Me Yet, une pièce minimaliste de 26 minutes sortie en 1975 chez le label Obscure Records de Brian Eno. Gavin Bryars réorchestre cette oeuvre en 1993. Dans une version allongée de plus d’une heure, chanteur Tom Waits dialogue avec la voix de cet homme anonyme sans qui Bryars n’aurait pas écrit son œuvre la plus poignante.

A lire  : 

Gavin Bryars: En paroles, en musique Entretiens avec Jean-Louis Tallon.
Gavin Bryars: En paroles, en musique Entretiens avec Jean-Louis Tallon. , © Le Mot et le reste

Gavin Bryars: En paroles, en musique
Entretiens avec Jean-Louis Tallon.
Editions Le Mot et le reste ( paru le 2 décembre 2020).

L'équipe de l'émission :