Jeudi 8 octobre 2020
59 min

Un bouquet pour Monsieur Giono : Une archive de 1965

Au micro de Pierre Bury, Jean Giono se souvenait des musiques entendues dans sa jeunesse à Manosque, des chansons que sa mère chantait, et des compositeurs Haendel, Mozart et Rodrigo. Jean Giono se souvenait aussi de sa réaction à la 1ère audition de « Daphnis et Chloé » de Maurice Ravel...

Un bouquet pour Monsieur Giono : Une archive de 1965
Jean Giono en 1955, © Getty / Erwin Blumenfeld/Condé Nast

Dans mes souvenirs de jeunesse, il y a les chansons que chantait ma mère, elle était très gaie et avait une belle voix. Je l’entends toujours chanter « Frou-Frou » ou « La Chanson des blés d’or », ce sont les premières chansons que j’ai entendues.

"J’étais trop pauvre pour avoir accès aux musiques mécaniques ou aux musiques réelles. Dans mes souvenirs de jeunesse, il y a les chansons que chantait ma mère, elle était très gaie et avait une belle voix. Je l’entends toujours chanter « Frou-Frou » ou « La Chanson des blés d’or », ce sont les premières chansons que j’ai entendues...

Je n’ai rien de provençal, je ne suis né ici par hasard, et je déteste le soleil, j’aimerais être ailleurs, si je pouvais, j’habiterais en Ecosse.

J’ai composé mon paysage personnel avec ce que j’avais sous la main…Dans mes livres, il y a beaucoup plus de choses qui n’appartiennent pas à la Provence que le contraire…   Je n’aime pas la chanson moderne, j’ai été touché, comme tous les gens de mon âge par les chansons de 1910, 1920 ou 1930. Elles avaient un romantisme et un goût qui plaisaient aux gens de mon, âge. Hélène Martin c’est de la très belle chanson, Léo Ferré aussi, quelquefois, pas toujours. Hélène Martin voulait absolument faire une chanson sur un de mes textes s’est inspiré du «  Chant du monde » pour faire «  Sur la mer ».

Et la musique Classique ? 

Haendel c’est la fantaisie, et Mozart c’est la très grande fantaisie, ce n’est pas construit, c’est une musique cordiale faite avec le cœur et l’âme, avec les sentiments d’un homme et non pas avec des mathématiques.

La musique classique, c’est beaucoup plus simple pour moi. Il y a deux musiciens qui dominent absolument tout mon intérêt et qui, chaque fois me donnent le plaisir que je recherche dans la musique, c’est Mozart et Haendel. Haendel c’est la fantaisie, et Mozart c’est la très grande fantaisie, ce n’est pas construit, c’est une musique cordiale faite avec le cœur et l’âme, avec les sentiments d’un homme et non pas avec des mathématiques. Bach, c’est mathématique,  avec beaucoup de générosité, mais je préfère Haendel. Ce que j’aime aussi ce sont les opéras italiens de l’époque de Cimarosa et Paisiello

A quel siècle s’arrête  votre intérêt en matière de musique ?

Je vais vous dire une chose très curieuse qui m’est arrivée à un concert. J’avais été invité par des amis à un concert à Paris. Je me souviens qu’il y avait un très beau Mozart et après, on devait donner « Daphnis et Chloé » de Ravel. Je n’aime pas beaucoup Ravel, et j’étais allée à ce concert pour Mozart. Je suis toujours très timide dans les salles de théâtres et de concerts, je n’ose pas déranger les gens, et j’étais placé au milieu d’une rangée avec à ma droite et à ma gauche au moins une quinzaine de personnes. 

A la fin du Mozart, « Daphnis et Chloé » a commencé, et, brusquement, je me suis senti exactement comme fou, je me suis dit « si cette musique continue, tu vas devenir fou et tu vas tuer quelqu’un ! »

J'ai alors dérangé tout le monde, et je suis sorti, j’ai fait battre la porte, et arrivé dehors, j’ai écouté avec une sensation de bonheur infini, le bruit de la rue, le bruit des autos, des klaxons, ça me délivrait de cette espèce de musque idiote, barbare et sauvage, qui n’était construite sur rien, et qui ne me disait à moi rien . Ce n’est pas une critique de la musique de Ravel que je fais, je décris l’impression que ça me produisait. 

Dans vos œuvres, deux instruments interviennent très souvent, la flûte et la guitare... 

La flûte est l’instrument le plus simple qui puisse exister et comme je me suis servi jusqu’à présent de personnages simples, je ne pouvais pas leur faire jouer de l’orgue.

La guitare est un instrument qui me plaît beaucoup car il peut remplacer à la fois le clavecin et le pianoforte, et c’est un instrument qui à la portée de tout le monde, aussi bien d’un paysan que d’un ouvrier.

C’est facile à transporter, et les sonorités de la guitare sont très belles. Dès que j’ai pris connaissance du Concerto Aranjuez de Rodrigo, je connais très bien Rodrigo, lorsqu’il me l’a joué pour la première fois chez lui, j’ai été bouleversé par le 2ème mouvement de son concerto, qui est un morceau de guitare extraordinaire.

Vous intéressez-vous à la peinture ?

La première musique que j’ai entendue m’a été offerte par des musiciens ambulants qui venaient d’Italie, un peu comme on faisait à l’époque de Mozart

Je dois faire une petite mise au point. Je suis né en 1895, j’ai 70 ans, et la grande partie de ma jeunesse avant la guerre se situe dans un paysage culturel entièrement nu. Imaginez-vous 1900 à Manosque, il n’y avait rien ! Pour un jeune garçon qui voulait se perfectionner dans la peinture ou dans la musique, il n’y avait aucune possibilité. 

La première musique que j’ai entendue m’a été offerte par des musiciens ambulants qui venaient d’Italie, un peu comme on faisait à l’époque de Mozart .Ils arrivaient d’Italie à deux ou trois, un violon, un alto et un violoncelle. Ils se réunissaient à Manosque, à Pertuis ou à Forcalquier, et ils établissaient une feuille de concert, avec deux ou trois œuvres de musique. Avec cette feuille de concert, ils allaient voir les notables du pays et ils leur proposaient de jouer ces morceaux de musique. Le maire, le notaire ou la pharmacien faisaient une petite réception, et on allait écouter chez eux les trois musiciens qui jouaient de la musique.

Pour conclure Jean Giono, nous nous apercevons que nous sommes bien loin de la légende du Giono ermite et hostile au monde, et que, finalement, vous êtes très perméable à toutes les joies de l’existence ...

on peut faire son bonheur avec un peu de vent, une feuille morte, une fleur, le rayon d’une lumière…

Un petit conseil, à chaque fois que vous serez en présence d’une légende, essayez d’aller voir la vérité, vous verrez que c’est très différent. Vous m’avez interrogé au début sur mon bonheur, je vous le redis, pendant 70 ans, j’ai rarement été malheureux, je peux dire que j’ai été tout le temps heureux, ni la guerre, ni Verdun, ni la prison… rien ne m’a été extraordinairement pénible. Chaque fois, dans ces circonstances-là, j’ai toujours eu un moment, et trouvé un endroit où j’ai pu faire ma petite pelote de bonheur, profiter de tous ces petits moments gratuits et personnels dans lequel on peut faire son bonheur avec un peu de vent, une feuille morte, une fleur, le rayon d’une lumière…   Je n’ai jamais eu d’aisance matérielle. Ce qui a de l’importance, c’est la liberté… on a beaucoup d’argent quand on a 20 sous et 19 sous de désir, là vous êtes riche. Mais si vous avez 20 sous et 21 sous de désir, alors là vous êtes pauvre. Moi, j’ai presque toujours été riche. »

(Extraits de l'émission de Pierre Bury Un bouquet pour Monsieur Jean Giono, diffusée le 26 mars 1965)

Programmation musicale 

Hector Monréal- Henri Blondeau /Henri Chatau
Frou-Frou
Berthe Sylva, chant 

Jean Giono/ Hélène Martin
Sur la mer
Jacques Douai, chant 

Jules Supervielle / Hélène Martin
Hommage à la vie
Hélène Martin, chant 

Domenico Cimarosa
Il Matrimonio segreto (extrait) 

Joaquin Rodrigo
Concerto de Aranjuez (extrait) 

Henri Salvador / Georges Moustaki
Il n'y a plus d'amandes
Henri Salvador, chant 

Guy Béart
L'eau vive
Guy Béart, chant  

Pierre Mac Orlan / Victor Marceau
La belle de mai
Laure Diana, chant 

Jean Giono / Hélène Martin
La Sauvagine
Hélène Martin, chant
Jean-François Gaël, guitare

L'équipe de l'émission :