Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mercredi 9 août 2017
7 min

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 3 : Ah, ce chromatisme !

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 3 : Ah, ce chromatisme !
Roland de Lassus (International Museum and Library of Music of Bologna) / Nicola Vicentino (Portrait de Nicola Vicentino, Rome, 1555)

Le chromatisme est subtil à entendre dans les Prophéties des Sibylles. Lassus privilégie une écriture assez verticale. Il souhaite évidemment que le texte des prophéties reste clair et audible.

La Sibylle de Cumes, débute son hexamètre par : « Mes paroles restent certaines, vraies et tout à fait neuves ».

Roland de Lassus veut rendre ce sentiment de nouveauté. Donc, quand la plupart de ses accords sont usuels, élégants, bien amenés, d’autres le sont moins, ceux qui incluent des mouvements chromatiques, c’est-à-dire qui ajoutent des dièses ou des bémols inattendus.

Au XVIe siècle, du milieu jusqu’à la fin, de nombreux théoriciens et compositeurs, essentiellement italiens, ont souhaité retrouver les intervalles pratiqués lors de l’Antiquité, ces intervalles qui étaient chromatiques, voire encore plus petits. Ils imaginent alors des claviers qui comportent 23 ou 31 touches par octave pour pouvoir jouer ces musiques. Cette question culmine en un débat public ! Il se tient à Rome en 1551… avec de véritables juges. Cette joute a opposé Nicola Vicentino, tenant de la modernité et de ses nouveaux intervalles, à Vicente Lusitano, tenant lui de la tradition. Nicola Vicentino, le moderne, a été jugé vainqueur. Le sort des vaincus est parfois douloureux. Impossible de trouver le traité de Lusitano, celui où il résume sa pensée. Aucune bibliothèque ne semble le posséder. Même son nom est mystérieux : Lusitano veut simplement dire « le Portugais ». À l’inverse, l’ouvrage principal de Vicentino, publié quatre ans après en 1555, est bien connu et a été abondamment lu. Une fois traduit, son titre signifie « La Musique ancienne adaptée à la pratique moderne ».

Dans ses Prophéties des Sibylles, composées peu après ce débat, Lassus suit avec subtilité les préceptes de ce traité. Mais il ne le refera pratiquement jamais. Donc, pour découvrir d’autres musiques de ce courant, il faut aller voir par exemple du côté du madrigal Quivi sospiri composé à partir de la Divine Comédie de Dante par Luzzasco Luzzaschi, ou explorer les madrigaux de Gesualdo ou même ceux de quelques-uns de ses élèves moins connus, mais parfois encore plus radicaux dans l’expérimentation.

Un exemple est à la fois frappant et pédagogique : le madrigal Solo e pensoso de Luca Marenzio publié en 1599. Son début est intégralement chromatique et, pour une fois, ce n’est pas difficile à entendre. La voix supérieure fait en effet des notes longues et régulières. Elle monte la gamme chromatique, puis elle la redescend. Et c’est tout. Quant aux autres voix, elles inventent une polyphonie autour de cette ligne implacable. Attention, la ligne chromatique ne se déroule pas sur 3 ou sur 4 degrés, comme c’est l’usage… mais sur 15 ! Donc, quand cela semble fini, cela continue quand même. On pourrait dire que cela donne une certaine intuition de l’infini.

L’époque des compositions aussi extravagantes a été courte. Par la suite, le chromatisme est devenu marginal. Des compositeurs comme Frescobaldi ou Sweelinck en ont fait au XVIIe siècle, mais il s’agissait d’exceptions remarquables. Et, quand Bach, le siècle suivant, en écrit à son tour, il s’agit chez lui plus d’archaïsmes que de modernisme, comme on le croit souvent à tort. Mozart n’est pas en reste. Il a su en user avec subtilité, créant souvent par ce biais des lignes expressives et d’une grande humanité.

Mais c’est évidemment la génération de Wagner qui a mis le chromatisme au cœur des débats. Il a ensuite progressivement contaminé toute la polyphonie, créant de l’ambiguïté, de la tension. Et il est devenu incontournable pour de nombreux compositeurs du XXe siècle.

Il existe une composition où le chromatisme est aussi subtil que chez Lassus : La Lugubre Gondole de Liszt. Elle existe sous trois versions, piano seul, piano et violon, et piano et violoncelle. Dans sa section centrale, Liszt attaque par chromatisme des notes bien particulières. Celles qui indiquent si la musique est en majeur ou en mineur. D’ordinaire, on évite de le faire. Mais cela crée de longues plages coloristes, quelque peu désespérées. Cette atmosphère crépusculaire peut aussi s’expliquer par le contexte de la pièce. Elle a été composée en 1882, dans un état de grande tristesse. Liszt venait d’être l’hôte de Wagner, à Venise, au Palais Vendramin sur le Grand Canal. Et il avait eu l’intuition qu’il ne le reverrait plus. Une intuition qui s’est révélée exacte…

Programmation musicale

Roland de Lassus
Prophetiae Sibyllarum : Sibylla Cumana
Ensemble Daedalus, dir. Roberto Festa
Alpha

Luca Marenzio
Solo e pensoso - pour ensemble vocal mixte a cappella
Ensemble Huelgas, dir. Paul Van Nevel
DGG (Deutsche Grammophon)

Franz Liszt
La Lugubre Gondole S 134 - version pour violoncelle et piano
Enrico Bronzi, violoncelle
Alberto Miodini, piano
Concerto

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