Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 11 août 2017
7 min

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 5 : Chanter l’alphabet

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 5 : Chanter l’alphabet
Roland de Lassus / (International Museum and Library of Music of Bologna) et "Le prophète Jérémiah" de Michel-Ange (fresque, 1511-1512, Chapelle Sixtine, Vatican, Italie)

Les Lamentations de Jérémie de Lassus ont été composées peu après que les Prophéties des Sibylles eurent été gravées par Albert V. Entre-temps, le monarque qui était aussi son ami avait cessé de régner. Son fils cadet, Guillaume V, dit Guillaume le Pieux, lui avait succédé. La vie à Munich était devenue moins amusante. Et les préceptes du Concile de Trente, tridentins comme on les appelle souvent, avaient commencé à être scrupuleusement respectés…

Lassus a bien sûr traité le thème des Sibylles. Mais il s’est également attaché à plusieurs prophètes, le Livre de Job, notamment, et ici, celui de Jérémie. La fin de ce dernier comporte une particularité. Il est organisé en leçons et chacune d’entre elles est précédée d’une lettre hébraïque, dans l’ordre alphabétique : aleph, beth, ghimel, daleth, he, vau, zain, heth, teth, et enfin « jod ». Après, il en reste encore quelques-unes. C’est passionnant pour un compositeur. Une lettre n’a aucun sens précis. Il n’y a rien à peindre. Le fameux talent du word painting de Lassus devient hors sujet. Ne restent que la beauté sonore, l’élégance et la fluidité des lignes. En ce domaine, la réalisation de Lassus est une merveille. Pour chaque lettre, il trouve une nouvelle idée, relance l’intérêt. Dans ces lettres hébraïques, on peut voir les héritiers de deux mots qui ont été des ferments majeurs pour l’invention musicale : « amen » et « alléluia ». Très tôt, une tradition s’est installée de les utiliser pour d’immenses vocalises et se laisser prendre par la griserie sonore. À titre d’exemple, les « amen » de la Messe de Machaut sont tout à fait uniques.

En ce qui concerne les Lamentations et leurs lettres introductives, contrairement aux Sibylles, Lassus est cette fois loin d’être le seul à les mettre en musique. Au contraire, elles ont intéressé d’innombrables compositeurs comme Thomas Tallis, Cavalieri, Victoria, Alessandro Scarlatti, Zelenka, Jommelli. En France, on a pratiqué une adaptation liturgique particulière, nommée Leçons de ténèbres. Trois sont particulièrement fameuses, celles de Marc-Antoine Charpentier, celles de Michel-Richard de Lalande et évidemment celles de François Couperin.

Sa musique s’inscrit dans la tradition du motet français. Chaque époque inscrit le texte dans son esthétique propre. Quand Jommelli le fait en 1750, il est cette fois dans l’esprit du style pré-classique.

La fin du livre de Jérémie — dont on ne connaît pas véritablement l’auteur — prête à Jérémie des lamentions redoublées. Elles concernent toutes la prise de Jérusalem par les troupes de Nabuchodonosor. Et chaque leçon s’achève par : « Jérusalem, reviens vers le Seigneur ton Dieu. » Le tout est organisé en trois journées saintes, ordinairement jeudi, vendredi et samedi, mais chez les Français cela se passe mercredi, jeudi et vendredi parce qu’ils avaient pris l’habitude de célébrer les leçons l’après-midi de la veille.

Lorsqu’on entre dans le détail du texte, il présente une terrible actualité. Après avoir décrit Jérusalem comme une princesse abandonnée, il parle, de façon presque insoutenable, de la famine, d’enfants agonisants, de cadavres jonchant les rues. Des images qui évoquent tant de drames d’aujourd’hui. Il n’est donc pas étonnant que des compositeurs du XXe siècle ait été marqués par ces plaintes et aient voulu les chanter à leur tour. Il y a celles du Stravinsky tardif, connues sous le titre de Threni. Mais lui-même était influencé par Ernst Krenek, moins connu. Cela permet de boucler cette semaine d’enquête : Krenek, ayant subi l’influence du philosophe et compositeur Adorno, a adopté le langage dodécaphonique. Or celui-ci est fondé sur ce même chromatisme que magnifiaient les Prophéties des Sibylles.

C’est aux États-Unis, en 1941, que Krenek écrit ses Lamentations. Il avait été obligé de fuir l’Europe où sa musique avait été frappée d’interdit par les nazis. Ils la considéraient comme « dégénérée ». Ils lui reprochaient tout particulièrement son opéra à succès Jonny spielt auf dont le personnage principal est un Noir. Pour lui, la Jérusalem perdue n’était certainement nulle autre que l’Europe.

Programmation musicale

Roland de Lassus
Lamentationes Hieremiae : Lamentatio prima secundi dei
Laudantes Consort, dir. Guy Janssens
Arsonor

François Couperin
Trois Leçons de ténèbres pour le Mercredi Saint : Leçon n° 3 (à 2 voix)
Judith Nelson et Emma Kirkby, sopranos / Jane Ryan, basse viole / Christopher Hogwood, orgue
Oiseau Lyre

Ernst Krenek
Lamentatio Jeremiae Prophetae : I. In coena Domini, Lectio Prima
RIAS-Kammerchor, dir. Marcus Creed
Harmonia Mundi

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