Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 10 août 2017
7 min

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 4 : Une puce j’ay dedans l’oreille

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 4 : Une puce j’ay dedans l’oreille
Roland de Lassus / (International Museum and Library of Music of Bologna) et Claude Le Jeune (Edward Francis Burney, autour de 1800)

Dans une chanson française de Lassus, une puce a trouvé comme logement… une oreille. Et, bien entendu, ses piqûres rendent fou son malheureux hôte. Il s’agit toujours d’une musique de Lassus, mais loin cette fois des Prophéties des Sibylles. Cela permet surtout de réaliser combien la palette de Lassus est immense. Et qu’il est l’un des premiers véritables compositeurs européens.
Il arrive fréquemment d’entendre une belle chanson polyphonique française, ou un magnifique lied allemand, ou encore un subtil madrigal italien, sans compter de formidables musiques sacrées en latin. Assez souvent, cela se révèle en définitive être du Lassus ! La dimension de son catalogue et la quantité des éditions effectuées de son vivant restent confondantes…

Pour la chanson de la puce, il a brillamment adopté le style français. Il passe d’ailleurs à Paris en 1571. Cela doit être à cette occasion qu’il découvre ce poème d’Antoine de Baïf que Claude Le Jeune avait déjà mis en musique. Son texte chanté dit :

Une puce j'ay dedans l'oreill’helas !
Qui de nuit et de jour me fretille et me mord
Et me faict devenir fou.

Refrain : Nul remède n’i puis donner,
Je cours deça, je cours dela, Ote la moy, retire la moy,
je t’en pri, O toute belle, secours moy.

Quand mes yeux je pence livrer au someil,
Elle vient me piquer, me démange, me poingt
Et me garde de dormir.
Refrain... etc.

Pendant l’année qui précède le séjour de Lassus à Paris, Antoine de Baïf, membre de la Pléiade avec notamment Ronsard et Du Bellay, y avait créé l’Académie. Et l’expérimentation rythmique battait son plein. Poètes comme musiciens tentaient des vers mesurés à l’antique, c’est-à-dire qui comportaient des syllabes courtes et d’autres longues, aboutissant à des rythmes rebondissants qui tiennent difficilement entre deux barres de mesure. Dans sa chanson sur la puce, Lassus expérimente cette technique avec beaucoup d’entrain et d’humour.

Un lied allemand, une chanson à boire, propose une autre de ses facettes. Le texte dit : Der Wein der schmeckt mir also wol, c’est-à-dire "Le vin me plaît tant". Mais, dans le lied, on aimera aussi la bière. Et en définitive, on se contentera d’eau, Wasser en allemand...

Toute la vie de Lassus est un peu comme un roman. Pour commencer, il y a débat sur sa date de naissance. 1520 que proposait Fétis est exclu, mais entre 1530 et 1532, le doute reste permis. Selon que l’on parte de la seule biographie faite de son vivant par Quickelberg, un bibliothécaire très cultivé d’Albert V, ou alors qu’on prenne comme référence les annotations des différents portraits existants, on parvient à des résultats contradictoires. Les biographes prudents indiquent donc à présent ca 1531, coupant la poire en deux. Même son nom est problématique. Des légendes ont circulé, probablement fausses, sur un père faux-monnayeur qui, déclassé, a dû abandonner son nom originel. Certains ont proposé le nom de « de Lattre », mais de façon fantaisiste. Quoi qu’il en soit, Roland « de Lassus » veut simplement dire Roland « de là sus », c’est-à-dire qui appartient « aux gens de là au-dessus ». Sans compter que le nom Lassus a connu une foule de variantes pour s’adapter aux différentes langues, la plus importante étant Orlando Lasso. Lui-même fera d’ailleurs de très nombreux jeux de mots sur cette forme italianisée qui peut signifier « fatigué ». Il jouera aussi avec des traductions de son nom en notes de musique. Mais pour ses biographes, une seule certitude, il est né à Mons dans le Hainaut, et il a connu un environnement en partie francophone.

Plus romanesque encore, selon les récits que Lassus lui-même a faits à Quickelberg, il aurait plusieurs fois été enlevé, enfant, en raison de la beauté de sa voix. Ce qui l’a amené à intensément voyager dès son très jeune âge. Ces voyages ont commencé avec Ferrante Gonzaga, vice-roi de Sicile. Puis, Lassus reste quelque temps à Naples, à la cour du Marquis della Terza. Il suit ensuite l’archevêque de Florence qui s’établit à Rome. Ce qui lui permet d’accéder au poste prestigieux de la Chapelle de Latran. Mais il doit retourner aux Pays-Bas pour revoir ses parents malades. Malheureusement, ils décèdent avant son arrivée. Il séjourne alors un peu en Angleterre, puis s’établit à Anvers. Des légendes circulent par ailleurs sur le fait qu’il se serait livré à des missions d’espionnage pour le compte des Habsbourg. Rien de très fiable, mais cela participe à sa légende… Finalement, au milieu d’une foule d’autres voyages, Munich va devenir son poste le plus important. Il l’occupe à partir de 1556. Toutefois, en 1594, la cour de Bavière est ruinée et se voit obligée de se séparer de lui. Fort heureusement, Lassus décède juste avant de recevoir sa lettre de licenciement…

Le plus fascinant est qu’il savait pratiquer de façon unique ce qu’on a appelé le word painting, l’art de mettre les mots en valeur, de peindre leur sens. Et il le faisait quelle que soit la facette de la musique qu’il explorait. Dans la chanson La Nuict froide et sombre, faite à partir de la seconde strophe d’une ode de Joachim du Bellay, il en propose le meilleur. Comment mieux rendre que lui les vers « La nuict froide et sombre / Couvrant d’obscure ombre », puis « la terre » et enfin l’éclaircissement sur « et les cieux » ? Ou mieux visualiser ce qui se passe quand la nuit « Aussi doux que miel / Fait couler du ciel / Le sommeil aux yeux. » ?

Programmation musicale

Roland de Lassus
Une puce j’ay dedans l’oreille
La Cetra d'Orfeo
Cyprès

Roland de Lassus
Der Wein der schmeckt mir also wol, pour soprano, contre-ténor, basse et ensemble instrumental
Lautten Compagney
Capriccio

Roland de Lassus
La Nuict froide et sombre
Ensemble Janequin
Flora

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