Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Lundi 7 août 2017
7 min

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 1 : Où était cachée la partition ?

Roland de Lassus et les Prophéties des Sibylles, épisode 1 : Où était cachée la partition ?
Roland de Lassus / (International Museum and Library of Music of Bologna) et Albert V de Bavière peint par Hans Mielich (1545)

À Munich, après 1555, quelques compositions de Roland de Lassus, le « divin Orlande » comme l’appelait Ronsard, sont éditées de façon particulièrement soignée et luxueuse par Albert V de Bavière, puis mises sous clé ! Plus personne ne peut les voir ou les entendre…

Un texte a récemment été découvert qui permettrait de se replonger dans la vie d’Albert V, l’employeur de Lassus, à cette époque. La probabilité qu’il s’agisse d’un texte authentique est voisine de zéro. Mais il stimule l’imagination...

« Dans la salle de musique de son palais, à Munich, Albert V s’est paré de sa large écharpe de velours rouge et de ses deux rangées de colliers d’argent. Il a aussi revêtu sa coiffe ornée de dessins dorés en forme de v. Assis devant la grande table, il contemple ses trésors. Quels chefs-d’œuvre ! Sans l’ombre d’un doute, les générations futures lui élèveront des autels pour les avoir initiés. Pour l’heure, il se les réserve pour sa satisfaction personnelle. Exclusive ! Il profitera seul de ces plaisirs hors norme... et hors de prix. Tant qu’il vivra, les partitions ne quitteront pas son palais. Quelques maigres informations sur ces partitions secrètes pourront fuiter, par-ci, par-là... Un parfum de légende n’a jamais nui à l’exercice du pouvoir, bien au contraire. Mais cela n’ira pas plus loin. Hormis pour de rares exécutions privées.

Il en convient, sa politique n’a pas amélioré les finances de la Bavière. Toutefois, la dette du pays, il ne l’a pas inventée. À son arrivée au pouvoir, elle était déjà là, abyssale. Ce qui ne l’a pas empêché de déployer des moyens considérables pour unifier la Haute et la Basse Bavière. Et au passage, lutter contre l’hérésie protestante. Sans oublier les recruteurs qu’il a envoyés parcourir l’Europe pour tenter de convaincre les meilleurs chanteurs, les instrumentistes d’exception, de venir enrichir sa Chapelle musicale. Ces charlatans de recruteurs l’ont si souvent escroqué.

Les quatre grands livres de chœur des Psaumes de la pénitence de Roland de Lassus sont là, ouverts devant lui. Une réalisation hors du commun. Plusieurs années de travail. La partition suit la disposition habituelle, celle qui permet de chanter à quatre depuis le livre, deux voix notées sur la page de gauche, deux sur celle de droite. Quelle chance d’avoir eu Jean Pollet comme copiste. Il a donné la mesure de son talent. La graphie est somptueuse. Mais ce n’est pas ce que le souverain admire en premier. Les quatre zones de la partition sont littéralement enveloppées d’une profusion de dessins et de gravures ! Les couleurs sont flamboyantes. Ce qui n’est pas surprenant quand on connaît le nom de leur auteur, le génial Hans Mielich. Oui, cette partition est sans équivalent, à la hauteur du seul Lassus.

Il repense au recrutement de Lassus, quinze ans auparavant, comme simple ténor. Et déjà à prix d’or ! Depuis, son compositeur et ami a pris une envergure européenne. Il suffit qu’un éditeur, que ce soit à Venise, à Paris ou à Amsterdam, mette son nom sur un recueil, parfois pour une unique chanson perdue au milieu des autres, et les ventes s’envolent.

Que de souvenirs. Et combien son propre père, Guillaume IV, apprécierait le spectacle de cette partition ! En son temps, il en a bien fait une équivalente pour des Messes du grand Josquin. Aujourd’hui, grâce à ses propres efforts, Munich est désormais la capitale de l’Europe. Les plus célèbres peintres, sculpteurs, graveurs de médailles, musiciens sont prêts à tout pour se faire engager à sa cour. Tiens, par exemple, le petit Gabrieli qui insiste tant pour venir tenir l’orgue et apprendre la composition auprès de Lassus. Il faudrait peut-être le faire venir ? Il semble avoir du talent.

Le Duc range avec soin les quatre livres et sort un autre ouvrage, moins imposant, Les Prophéties des Sibylles. Lassus n’a jamais voulu lui révéler quand il a composé cette musique sur la langue énigmatique des prêtresses d’Apollon. Peut-être à Rome. Il a dû être marqué par les Sibylles que Michel-Ange a peintes sur le plafond de la Chapelle Sixtine. Mais Michel-Ange n’en a seulement peint que cinq. Mielich, lui, a réalisé une miniature pour chacune des douze. Et au passage, il a fait un des plus beaux portraits qui soit de Lassus.

Pourtant, ce qui fascine Albert V est d’une autre nature. Il se chante l’introduction. Le texte est de Lassus lui-même : « Ces chants que tu entends, élaborés selon une mélodie chromatique, ce sont ceux-là par lesquels, jadis, les douze Sibylles ont chanté d’une voix intrépide les secrets de notre salut. » Ah, ce chromatisme ! Quel mystère... Quand les malheureux compositeurs italiens qui s’agitent dans les cameratas de Ferrare l’utilisent pour une horrible musique expérimentale, réservée aux connaisseurs, brutale pour l’oreille, Lassus a réussi une réalisation bien supérieure. Puissante et discrète. Albert ne saurait dire pourquoi, mais cette musique est belle, mystérieuse et envoûtante. Les règles anciennes y sont abolies, un monde neuf entrouvert. Il le sent, l’héritage de cette œuvre devra attendre longtemps avant d’être reçu ! Un jour, peut-être, quelqu’un percera le mystère de ces nouvelles lois. »

Programmation musicale

Roland de Lassus
Prophetiae Sibyllarum : Sibylla hellespontica
Ensemble Daedalus, dir. Roberto Festa
Alpha

Roland de Lassus
Psalmi Davidis poenitentialis : De profundis clamavi
Laudantes Consort, dir. Guy Janssens
Arsonor

Roland de Lassus
Prophetiae Sibyllarum : Carmina chromatica
Ensemble Weser-Renaissance de Brême, dir. Manfred Cordes
CPO

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