Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mardi 15 août 2017
7 min

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, L’art de faire autre chose qu’un chef-d'oeuvre

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, L’art de faire autre chose qu’un chef-d'oeuvre
Beethoven / Christoph Kuffner, © Portrait de Christoph Kuffner, de Eduard Ritter, 1836

Sans la première tentative de fusion entre symphonie et voix que représente sa Fantaisie chorale, Beethoven aurait-il pu écrire, quelques années plus tard, son chef d’œuvre ultime, la Neuvième symphonie ? Chez quelqu’un comme Beethoven, le hasard est toujours le germe de coups de maître. Parfois, cela se passe en plusieurs étapes, comme ici.

Comment l’idée d’une telle fantaisie a-t-elle pu germer ? Initialement, Beethoven pense finir son concert par une improvisation pianistique. C’était alors l’usage dans une académie, surtout lorsqu’elle était montée par un interprète prestigieux. Aujourd’hui, on pense à Beethoven avant tout comme à un compositeur, mais de son vivant il était tout autant apprécié comme pianiste. Malheureusement, comme sa surdité gagne vite en intensité, ce concert a été le dernier où il a joué en public un de ses concertos…

D’après le témoignage de Czerny, un attachant pianiste et compositeur qui a été son élève, Beethoven a soudain eu envie d’une pièce « étincelante » en guise de conclusion de son concert. Et la rapide genèse de celle-ci est originale. Toujours selon Czerny, Beethoven s’est souvenu du motif principal d’un Lied composé de nombreuses années auparavant et resté inédit. Il a après imaginé des variations sur cette mélodie, des variations instrumentales, mais aussi chorales. Il fallait donc trouver un texte à mettre sur les notes déjà écrites sur la portée. Le poète Kuffner a alors dicté dans la précipitation un poème, en suivant les indications de Beethoven. Et c’est ainsi que serait née cet opus 80. Les esquisses confirment ce récit. De façon inhabituelle pour un compositeur coutumier de la gestation simultanée de plusieurs partitions, les esquisses sont pour une fois ininterrompues et elles suivent l’ordre de la Fantaisie. Une seule exception, l’introduction pianistique qui a été notée à la fin. On peut imaginer qu’elle a été improvisée pendant le concert et que Beethoven l’a recopiée de mémoire. C’est bien sûr cette genèse fulgurante qui explique que certains passages soient exceptionnels, et que d’autres paraissent un peu naïfs, bien que toujours imaginatifs.

Cette Fantaisie est donc une œuvre de circonstance, au sens propre, composée comme apothéose d’un concert. Elle a frappé le public par son effectif original, une « idée curieuse » comme l’a dit Reichardt, un compositeur présent. Et le terme « fantaisie » ne pouvait que laisser attendre des surprises. C’est un mot qui fonctionne un peu comme le jocker d’un compositeur qui souhaite sortir des sentiers battus,.

Et comment s’est déroulé le concert, en définitive ? Son contexte était problématique. Il faisait horriblement froid, et écouter autant de créations, pendant 4 heures d’affilées, dans une salle non chauffée, était une épreuve pour le public. De plus, l’orchestre était clairsemé, il y avait seulement entre 6 et 8 premiers violons qui n’étaient même pas de premières forces car des amateurs remplaçaient les musiciens confirmés. Ils étaient partis cachetonner au Burgtheater. Enfin, Beethoven avait vexé la soprano qui avait été remplacée par une débutante. Le comble est qu’il n’y a pas eu suffisamment de temps pour répéter la Fantaisie chorale. Une catastrophe était plus que prévisible. Elle intervint quand les clarinettes entrèrent une variation trop tôt… Beethoven se mit alors à crier, arrêta tout, et repris au début. Ce mini scandale fut le début d’une campagne de dénigrement.

Beethoven en a donné sa propre version dans une lettre adressée à l’éditeur Breitkopf & Härtel : « Sans tenir compte des quelques fautes commises auxquelles je ne pouvais rien, le public fut enthousiaste pour tout. Malgré cela des scribes d’ici n’ont pas hésité à livrer à la Musikalische Zeitung à nouveau un minable plaidoyer contre moi. Les musiciens furent dans tous leurs états quand, par manque d’attention pour une des choses les plus simples et les plus claires au monde, une faute fut commise. Je me suis alors arrêté, imposant le silence et j’ai crié contre eux encore une fois — ce qui ne leur était encore jamais arrivé, et ce que le public approuva. »

Alors, échec ou succès ? Difficile de se faire une idée définitive, il semblerait tout de même que Beethoven ait été très longuement applaudi. Ce n’est pas surprenant lorsqu’on écoute la fin de sa Fantaisie, une apothéose propre à galvaniser l’auditeur et à le mettre dans un état de jubilation.

Ludwig Van Beethoven
Fantaisie chorale en ut mineur op. 80
Ronald Brautigam, piano
Choeur de Chambre Eric Ericson
Orchestre Symphonique de Norrkoping
Andrew Parott, direction

L'équipe de l'émission :
Mots clés :