Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 18 août 2017
7 min

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, épisode 5 : Le chemin vers la 9e Symphonie

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, épisode 5 : Le chemin vers la 9e Symphonie
Ludwig van Beethoven / Friedrich von Schiller (Portrait de Friedrich Schiller par Anton Graff, 1791)

La mélodie de l’Ode à la joie de Beethoven est devenue aujourd’hui l’Hymne européen. Mais la réception de cette mélodie est liée à des paradoxes terribles. Il existe un livre écrit par le musicologue Esteban Buch et intitulé La Neuvième de Beethoven, Une histoire politique. On y découvre par exemple que Coudenhove-Kalergi, après avoir en 1923 fondé à Vienne une organisation pro-européenne, écrit en 1929 : « Le mouvement paneuropéen est devenu un mouvement de masses. Il a besoin, aux côtés de son drapeau, d’un symbole musical, d’un hymne. Seul le plus grand compositeur européen est digne d’être le créateur de l’hymne de Pan-Europe. Le grand européen Ludwig van Beethoven a écrit la mélodie qui exprime souverainement la volonté, le désir des masses pour la joie, l’union et la fraternité : l’Ode à la joie de la Neuvième Symphonie. » Et pourtant, il faudra attendre encore longtemps avant que cette mélodie ne devienne réellement un hymne.

Entre temps, le premier festival de Bayreuth de l’ère nazie s’était ouvert. Et comment a-t-il été inauguré ? Par la Neuvième symphonie dirigée par Richard Strauss… En quelques années, on passe ainsi de Beethoven, l’homme de l’Europe et de la fraternité, à Beethoven, l’incarnation du seul génie allemand.

Cela prouve aussi l’universalité de cette mélodie. Ce n’est cependant pas si simple d’écrire quelques notes de musique en lesquelles tous se reconnaissent. Pour Beethoven, cela a été le fruit de pratiquement trente années d’explorations. Et la Fantaisie chorale a constitué une étape essentielle parmi celles-ci.

La fin de son texte chanté dit :

Acceptez donc joyeusement, belles âmes,
Les présents du noble art.
Lorsque l’amour et la force s’unissent,
L’homme est gratifié de la faveur des dieux.

Il s’y allie déjà les mots Kunst, l’art, Kraft, la force et Liebe, l’amour. L’idée finale est en germe.

Un peu plus tard, au beau milieu des esquisses de la Huitième symphonie, Beethoven note : « Faire un tout avec des morceaux détachés de l’Ode à la joie ». À cette date, il ne connaît pas encore la version finale de l’hymne. Des changements effectués par Schiller vont en effet être essentiels. Il troque le révolutionnaire : « Les mendiants deviennent frère des princes » pour l’universaliste : « Tous les hommes deviennent frères. » Cette fois le cœur du projet beethovénien est là. Mais encore faut-il la bonne mélodie pour le chanter.

Il peut être intéressant de tenter une généalogie rapide de cette mélodie dont Beethoven rêvait qu’elle ait le caractère d’un Lied populaire, d’un Volkslied. Son archéologie débuterait en 1775. Beethoven a alors cinq ans... Dans un Offertoire, le Köchel 222, Mozart imagine déjà le profil de la mélodie. Mais elle passe négligemment, furtivement.

Apparaît ensuite chez Beethoven, en 1795, une mélodie distincte de celle de l’hymne, mais proche en esprit. Elle se trouve dans son Gegenliebe resté inédit. Et c’est à partir de cette forme de la mélodie que seront écrites les variations qui nourrissent la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre.

Deux ans après 1808, étape clé de la Fantaisie, Beethoven écrit ses Trois Lieder opus 83. Dans le troisième, composé sur un poème de Goethe, on entend nettement la mélodie, mais elle n’a plus son aspect hymnique.

Encore une dizaine d’années, et le travail définitif autour du poème de Schiller est lancé. Mais il faudra de très très nombreuses esquisses avant de voir éclore la forme définitive du thème. Fin de l’histoire en 1824, année de l’achèvement de la Neuvième Symphonie....

Mais peut-être est-il possible de trouver un état ultérieur d’un thème décidément universel. En 1876, Brahms achève sa première symphonie. Beaucoup y ont vu la dixième de Beethoven. Et il est difficile de ne pas sentir combien l’héritage de l’Hymne à la joie y est assumé...

Ludwig van Beethoven
L'Hymne à la joie / Un Japonais à Paris
Tomuya, chant
Beluga Productions

Wolfgang Amadeus Mozart
Misericordia Domini K. 222 (Offertoire)
Choeur de Chambre du RIAS de Berlin
Orchestre de la Radio Symphonique de Berlin
Marcus Creed, direction
Capriccio

Ludwig van Beethoven
Seufzer eines ungeliebten - Gegenliebe WoO 118
Anne Sofie von Otter, mezzo-soprano
Melvyn Tan, piano

Ludwig van Beethoven
3 Gesänge op. 83 : Mit einem gemalten Band op. 83 n° 3
Dietrich Fischer-Dieskau, baryton
Jörg Demus, piano
DGG

Johannes Brahms
Symphonie n° 1 en ut mineur op. 68 : Adagio
Staatskapelle de Dresde
Christian Thielemann, direction
DGG

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