Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mercredi 2 août 2017
7 min

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 3 : Le chant et la couleur

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 3 : Le chant et la couleur
Frédéric Chopin en 1849, par Louis-Auguste Bisson (photographe) / Vincenzo Bellini

Nie ma czego trzeba est une des rares Mélodies de Chopin. C’est une pièce désespérée qui fait partie d’un recueil assez particulier, l’opus 74. Le catalogue que Chopin a lui-même établi s’achève à l’opus 65, c’est-à-dire à sa dernière composition, la Sonate pour violoncelle et piano. Mais, comme pour la plupart des compositeurs, il existe aussi des opus posthumes. On appelle comme cela les opus publiés — souvent par des proches — après le décès d’un compositeur. C’est dans ce cadre que l’opus 74, Dix-sept Mélodies polonaises, est l’ultime opus de Chopin. Il correspond à des pièces composées tout au long de la vie de Chopin qui a écrit la première en 1828 et en a composé jusqu’à 1845. Elles n’étaient pas destinées à la publication. Chopin se les réservait pour un usage privé. On découvre ainsi un Chopin intime et vocal. Le n° 13 que nous avons entendu est écrit sur un poème de Bohdan Zaleski, Il manque le nécessaire. Zaleski était un poète polonais, émigré comme Chopin lui-même. Son texte est bouleversant :

Comme un brouillard se répand dans mes yeux,
Tout autour de moi l’obscurité se fait ;
Une dumka arrive sur mes lèvres et meurt,
Le silence, oh, le silence du malheur.

Il n’y a rien, rien dont j’ai besoin !
Pour moi, ici tout est ennuyeux, désagréable :
Ni mon soleil ! Ni mon ciel !
Rien à moi ! Ce dont vit mon cœur !

Quel bonheur ce serait d’aimer et de chanter !
Je rêverais dans ce désert étranger comme si j’étais à la maison :
Aimer, oh ! aimer ! et il n’y a personne !
Chanter, oh ! chanter ! et il n’y a personne !

Parfois, je tourne mes yeux vers le ciel,
Et le souffle du vent emporte ma plainte :
Tout est froid, oh, froid, mais mon cœur bat,
Qu’avec cette chanson nous partions vers ce pays étranger.

Chopin aurait presque pu écrire lui-même ce poème tant il lui correspond. Dans ce cas, Chopin fait chanter une voix réelle. D’ordinaire c’est le piano qu’il fait chanter ! Il a souvent réclamé cette dimension chantante de ses élèves, et son attachement aux opéras de Bellini était bien connu. On peut dire qu’il a créé le « bel canto pianistique ».

Pourtant, à côté du Chopin bellinien, il existe aussi un Chopin coloriste, plus secret. Quel indice ? Deux fausses notes qui figurent dans les Préludes. Ce sont deux notes non autorisées par la théorie musicale. Chopin les place lors de fins, celle du n° 6 en si mineur et celle du n° 23 en fa majeur. Dans les deux cas, Chopin ajoute un accent sur ce qu’on pourrait appeler une blue-note. Il veut qu’elles soient jouées de façon appuyée. Il les assume, donc.

Le Prélude n° 23 finit ainsi de façon non définitive. Quelque chose flotte, la résonance se poursuit, une magie passe dans la vibration des cordes du piano. Comment Chopin a-t-il fait ? Il a ajouté une note à l’accord parfait : il a enrichi l’accord de fa majeur, ton du prélude, d’un mi bémol ! C’est une note qui n’existe pas dans l’accord, mais elle existe dans la vibration des cordes. On ne l’entend que lorsqu’on a une oreille très fine, ce qui était évidemment le cas de Chopin. Donc, s’il est un coloriste c’est parce qu’il donne parfois le sentiment d’arrêter son discours, juste pour écouter le son, et en profiter… en poète.

Il existe un second exemple en ce sens. Il figure dans le Nocturne opus 27 n° 2 en ré bémol majeur. Ce nouvel épisode coloriste se trouve dans une variante de la troisième présentation du thème. Cette question des variantes est très importante chez Chopin. Elle s’explique en partie par l’habitude qu’il avait d’envoyer ses partitions à plusieurs éditeurs à la fois. Mais avec des différences. Toutes validées par lui. Et, sur les partitions de ses élèves, il a proposé encore des éléments d’interprétation supplémentaires. Les interprètes doivent donc souvent faire des choix. Il existe à ce propos un fabuleux site internet, Online Chopin Variorum Edition. Ce site permet de comparer, mesure par mesure, les différentes versions possibles.

Le thème revient, suivant les variantes, dolce, forte, fortissimo, et même une fois fortississimo. Puis, dans la variante forte, le thème, lorsqu’il est repris plus aigu, est cette fois piano, voire pianissimo. L’oreille est ainsi attirée vers la couleur sonore et le temps est comme suspendu. Ensuite, un trait vertigineux nous ramène au réel. Chopin a probablement joué ce passage de façon de plus en plus coloriste au fil de sa vie, ce que retrace l’évolution des variantes. Très peu de pianistes jouent la variante forte, mais elle se trouve dans un enregistrement magnifique effectué par Arthur Rubinstein en 1937.

Programmation musicale

Frédéric Chopin
17 Chants polonais op. 74 : Nie ma czego trzeba op. 74 n° 13
Olga Pasichnyk, soprano / Natalya Pasichnyk, piano
Naxos

Frédéric Chopin
24 Préludes op. 28 : Prélude en fa majeur op. 28 n° 23
Daniil Trifonov
DGG (Deutsche Grammophon)

Frédéric Chopin
Nocturne n° 8 en ré bémol majeur op. 27 n° 2
Arthur Rubinstein
Intense Media

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