Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 6 juillet 2017
7 min

Hector Berlioz et la Symphonie fantastique, épisode 4 : l’Histoire de la musique revue et corrigée par les Romantiques

L'enquête musicale de Claude Abromont le conduit cette semaine en France, pendant l'année 1830. Oui, mais à quelle époque se déroulent les aventures que vit le héros de la Symphonie fantastique ?

Hector Berlioz et la Symphonie fantastique, épisode 4 : l’Histoire de la musique revue et corrigée par les Romantiques
Hector Berlioz par Émile Signol (1832) / L'enfer, par Jerôme Bosch

Avant de situer historiquement les aventures du héros de la Symphonie fantastique, il existe une interrogation préalable, probablement insoluble : quand faire débuter l’Histoire de la musique ? Incluons-nous dans le terme « musique » toutes les musiques du monde ? Si oui, une possible réponse devra passer par l’ethnomusicologie, explorer l’Égypte, le Moyen orient, Java, l’Afrique... On pourrait aussi se demander si nous incluons dans l’histoire de la musique celles que nous pouvons seulement imaginer, n’ayant comme traces que quelques instruments miraculeusement préservés. Cette fois, nous plongeons dans l’archéomusicologie. Et pourquoi n’inclurions-nous pas aussi les chants des animaux ? À présent, nous pénétrons le domaine de la zoomusicologie. En résumé, à partir de cette simple question, nous aboutissons, sans trop de détours, aux périodes les plus reculées de la naissance de la vie, humaine et animale !

Si nous posons la question à Berlioz, le contexte change du tout au tout. Concernant son peu d’intérêt pour les musiques du monde, on peut le découvrir lorsqu’il s’exprime à l’occasion de l’Exposition universelle qui se tient à Londres en 1851 :

Je conclus, pour finir, que les Chinois et les Indiens auraient une musique semblable à la nôtre, s’ils en avaient une ; mais qu’ils sont encore plongés dans les ténèbres les plus profondes de la barbarie et dans une ignorance enfantine où se décèlent à peine quelques vagues et impuissants instincts ; que, de plus, les Orientaux appellent musique ce que nous nommons charivari, et que pour eux, comme pour les sorcières de Macbeth, l’horrible est le beau.

Donc, pour Berlioz — comme pour la plupart de ses contemporains d’ailleurs —, toute musique composée hors d’Europe n’est que de la barbarie. Et même, dans une approche parallèle, toutes celles composées avant les œuvres de Palestrina de la fin du XVIe siècle, puisque les compositeurs romantiques voyaient en lui le père de l’harmonie. En conclusion, si la Symphonie fantastique se voulait autre chose que de la barbarie, elle devait obligatoirement évoquer un univers sonore, européen, situé entre le XVIe siècle et 1830.

Or, que raconte précisément la symphonie ? Ses mouvements un à trois représentent les tourments amoureux de son héros. Celui-ci est sans équivoque un alter ego de Berlioz. L’univers musical de la symphonie n’a donc aucune raison de ne pas être simplement contemporain. En toute logique, ses mouvements 1 à 3 se passent en 1830.

Mais la suite ? Comme nous l’avons déjà vu, le héros s’empoisonne après le mouvement trois en avalant de l’opium et les deux derniers mouvements de la symphonie sont des visions hallucinogènes causées par la drogue. Pourquoi cette fois ne pas proposer une musique barbare ? Cela aurait à présent du sens ! Et un compositeur tel que Beethoven n’aurait jamais pu écrire les harmonies « barbares » de la marche étrange et bruyante du mouvement 4 !

Ces harmonies sont anachroniques, modales, évoquent la musique composée avant l’avènement du clair système tonal. Berlioz souhaite certainement nous plonger ainsi dans un Moyen Age imaginaire et tout à fait gothique. Le finale de sa symphonie va encore plus loin et cite de façon blasphématoire le Dies Irae, une mélodie de Requiem inventée au XIIIe siècle.

Ces visions berlioziennes sont si puissantes que, par la suite, ce Moyen Age sonore et terrifiant a hanté de nombreux compositeurs romantiques. Le virtuose Franz Liszt passait d’interminables nuits à improviser autour de la mélodie du Dies Irae, souvenir direct de la fin de la Fantastique. Il en a laissé une trace dans sa Totentanz, une gothique Danse des morts

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