Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 3 août 2017
7 min

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 4 : La musique de l’avenir ?

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 4 : La musique de l’avenir ?
Frédéric Chopin en 1849, par Louis-Auguste Bisson (photographe) / Franz Liszt, © Getty

Le Prélude en mi bémol mineur de Chopin frappe par un ton véhément, mais aussi un peu incohérent. C’est une musique qui peut parfois faire penser à de l’écriture automatique.

George Sand avait confié : « Au retour de mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le trouvais à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait quelques instants pour nous reconnaître. Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses sublimes qu’il venait de composer, ou, pour mieux dire, des idées terribles ou déchirantes qui venaient de s’emparer de lui, comme à son insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d’effroi. »

Alors, peut-on qualifier les pièces de Chopin qui sont marquées d’une telle inspiration, quasiment morbide, de « musique de l’avenir », cette fameuse Zukunftmusik pour le dire en allemand ?

Elle s’incarne dans l’œuvre de plusieurs compositeurs, Berlioz, Schumann, Liszt, Wagner, mais aussi dans une ville, Weimar, où Liszt, quelques années plus tard, dirigera de nombreuses créations issues de ce courant. Ces musiques se caractérisent surtout par des harmonies qui sortent de la logique usuelle, et qui sont très souvent amenées par chromatisme. Elles en deviennent difficilement analysables, à tel point qu’il y a même eu un livre entier écrit pour tenter de comprendre le premier accord du Tristan und Isolde de Wagner ! En résumé, cette école de compositeurs fuit la routine et évite ce qui est trop prévisible.

Quand Chopin écrit le fulgurant Prélude n° 16 en si bémol mineur est-il dans un même état d’esprit ? C’est avant tout de la passion, de la fougue, de l’emportement et de la virtuosité. Probablement, c’est cette énergie folle que déploie Chopin qui l’oblige à transcender les harmonies usuelles. Pourtant, au fond, ses harmonies restent classiques, bien qu’elles soient tout de même difficilement compréhensibles immédiatement.

Par ailleurs, la plupart des Préludes de Chopin sont très loin d’être aussi échevelés. Au contraire, on peut sentir, suivant les cas, des esquisses de Nocturnes, de Mazurkas, d’arias. Le plus souvent, ils ont une inspiration claire, limpide même.

André Gide, dans ses notes sur Chopin, avait constaté que : « Certaines des œuvres les plus courtes de Chopin ont cette beauté nécessaire et pure de la résolution d'un problème. En art, bien poser un problème, c'est le résoudre. »

Oui, Chopin se veut un classique. Il est ami avec Berlioz mais il déteste sa musique. Et il n’est pas plus certain qu’il soit réceptif à l’univers musical de Schumann ou à celui de Liszt. Sans parler de Wagner... Et pourtant, certaines des pages pianistiques de Chopin ont une fantastique modernité. Elle frappe encore et toujours les oreilles des mélomanes d’aujourd’hui.

Il doit donc exister une différence entre la modernité de Chopin et celle de la Zukunftmusik. Il est possible de la résumer par cette proposition : Chopin évite tout ce qui serait de nature théâtrale. Il ne veut pas raconter des histoires, ni mettre sa vie en scène. Jamais il ne distribuerait un programme littéraire au public tel que l’a fait Berlioz pour sa Symphonie fantastique. Il répugne tout autant à donner des titres explicatifs à ses compositions, comme le fera Liszt dans ses Poèmes symphoniques.

Non, il veut que sa musique frappe l’imagination par sa logique propre. Il aurait été horrifié que l’on y cherche des gouttes d’eau ou des bulles de savon ! On peut conclure qu’il a été un moderniste malgré lui. Il s’est inscrit dans son temps par la seule nature de sa pensée musicale... et par sa façon inimitable de saisir l’imagination de l’auditeur.

Une de ses miniatures va plus loin encore dans cette exploration d’un univers halluciné. Il l’a composée juste un an après la fin du cycle de ses Préludes. Il s’agit du finale de sa Seconde Sonate, celle dite Funèbre et on pourrait aller jusqu’à désigner ce mouvement comme le 25e Prélude. Les deux mains y parcourent le clavier en parallèle dans une course frénétique, sans aucun répit…

Programmation :

Frédéric Chopin
Prélude en mi bémol mineur op 28 n° 14
Ivo Pogorelich, piano
DGG (Deutsche Grammophon)

Frédéric Chopin
Prélude en si bémol mineur op 28 n° 16
Dong Hyzk Lim, piano
Warner Classics

Frédéric Chopin
Sonate nº 2 en si bémol mineur op. 35 : IV. Finale Presto
Vladimir Ashkenazy, piano
Decca

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