Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 17 août 2017
7 min

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, épisode 4 : L’argent, toujours l’argent !

Ludwig van Beethoven et la Fantaisie pour piano, chœur et orchestre, épisode 4 : L’argent, toujours l’argent !
Ludwing van Beethoven / Portrait de l'Archiduc Rodolphe d’Autriche par Johann Baptist von Lampi the Elder

L’opus 129 est un morceau amusant, presque colérique de Beethoven. Beethoven indique : Alla ingharese, quasi un capriccio, mais la pièce est connue sous le titre « La fureur à propos d’un Groschen perdu ». Même si ce titre n’est pas authentique, il nous introduit immédiatement dans la problématique de cette enquête

Certes, l’argent est une question que l’on n’aborde pas si fréquemment que cela dans la musicologie. Mais lorsqu’on le fait tout de même, c’est souvent à propos de Beethoven... Il y a eu, par exemple, une exposition sur ce thème à la Beethoven Haus de Bonn en 2005. L’exposition était intitulée : « Toutes les notes ne me sortent pas de la misère », allusion à un canon énigme composé par Beethoven. Le texte du canon repose sur un jeu de mots autour du sens du mot « note », qui peut désigner à la fois une note de musique… et une facture.

Pourquoi un tel intérêt pour la dimension pécuniaire chez Beethoven ? Si l’on oublie un instant les anecdotes, souvent amusantes, cette question permet de réfléchir à la sociologie de la composition. Oui, qu’est-ce qu’un compositeur ? Quelle place occupe-t-il dans la société ? Et, sur ce terrain, Beethoven, premier véritable compositeur indépendant, constitue un point de rupture. Quant au concert que clôture la Fantaisie, il s’est avéré exemplaire. On y découvre un artiste contraint de devenir stratège. Une mission d’autant plus délicate qu’il doit idéalement trouver à la fois quelques mécènes hauts placés, séduire un large public et rester en bons termes avec les musiciens.

À l’époque de Beethoven, les droits d’auteur n’existent pas encore. Et, depuis qu’il n’a plus de poste fixe, à l’image de Beethoven, un compositeur vit soit du mécénat, soit de commandes, par exemple d’opéras, soit de l’édition de ses œuvres. À cela s’ajoute, mais à notre époque seulement, la possibilité d’être en résidence auprès d’une ville ou d’une institution. Mais celui qui est fréquemment devenu le partenaire principal est l’éditeur. Qui peut parfois être très proche. Bartók en a fait l’expérience quand il a été soutenu par Universal pendant ses périodes difficiles. Quant à Beethoven, il va surveiller de très près ses contrats d’édition. Il fallait d’ailleurs être prudent en ce sens car le piratage existait déjà. Par exemple, des calques de quelques symphonies de Haydn, copies effectuées en catimini, avaient, du vivant même de Haydn, abouti à des éditions non autorisées aux États-Unis.

Il est possible aussi de multiplier les contrats. Le Trio l’archiduc de Beethoven a été édité par Steiner und Comp. à Vienne en septembre 1816, avec un titre en allemand. Mais dès le mois de décembre de la même année, Beethoven le cède aussi à un éditeur anglais, doublant ainsi ses gains. Chopin, quant à lui, a souvent cédé simultanément une partition à trois éditeurs. Beethoven se soucie aussi de la nature de sa rémunération.

Suivant les cas, Beethoven demande à être payé en actions, en monnaie locale ou même en pièces d’argent. Et cela change au fil de l’actualité boursière ou des dévaluations. Et malgré cela, Beethoven n’était pas particulièrement à l’aise avec les chiffres. On découvre même avec émotion, quand on consulte ses Cahiers de conversation, qu’il ne savait pas poser une multiplication. À la place, il effectuait des additions, et il le faisait le nombre de fois qu’il fallait…

Le concert de décembre 1808 était payant. On ne connait par les bénéfices exacts que Beethoven en a tiré, mais on sait que le prince Estehazy, commanditaire de la Messe en ut dont des extraits sont joués pendant le concert, lui a fait verser 100 Gülden. Mais il semblerait que ce concert beethovénien ait eu un sens encore plus stratégique, vital même.

En effet, sans aucun enthousiasme, sa vie à Vienne étant devenue trop difficile, Beethoven a fini par se résoudre à accepter un poste de Kapellmeister à la cour de Cassel. Le concert est donc in fine destiné à montrer aux Viennois tout ce qu’ils vont perdre. Réussite absolue en ce domaine : souhaitant retenir Beethoven, le prince Kinsky, le prince Lobkowitz et l’archiduc Rodolphe s’associent et décident de lui verser une rente avec un montant fixé par contrat. Et voilà comment Beethoven a finalement pu rester à Vienne.

Ludwig van Beethoven
Rondo a capriccio en sol majeur op. 129 : « La fureur à propos d’un Groschen perdu »
Evgeny Kissin, piano
RCA

Ludwig van Beethoven
Trio pour piano et cordes n° 7 en si bémol majeur op. 97 (Archiduc) : Allegro moderato
Trio Wanderer
Harmonia Mundi

Ludwig van Beethoven
Fidelio : Hat man nicht auch Gold beineben (Acte I, Sc. 4)
Rocco : Herbert Alsen
Wilhelm Furtwängler, direction
Orchestre Philharmonique de Vienne
Tahra

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