Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 21 juillet 2017
7 min

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 5 : La Grèce rêvée

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, L’Épitaphe de Seikilos, épisode 5 : La Grèce rêvée.

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 5 : La Grèce rêvée
Epitaphe de Seikilos / Delphes , © Nationalmuseet, Copenhague / Jean-Pierre Dalbéra

La belle chanson de Seikilos peut être chantée en tentant de retrouver l’esthétique antique. Mais on peut aussi improviser autour d’elle en utilisant le langage de notre époque ainsi que le fait, dans son Interlude pour piano n°11, Jesus Rueda, un compositeur espagnol né en 1961 à Madrid.

Au fond, la musique de l’Antiquité grecque semble avoir connu trois temps : celui où elle a été inventée et chantée, il y a plus de vingt siècles, celui où les musiciens de la Renaissance italienne ont tenté, à partir d’elle, de susciter un nouvel humanisme, et enfin, celui qui est le nôtre. Mais il est double. Il comporte évidemment une facette scientifique. Annie Bélis, par exemple, dont nous avons souvent parlé et qui est une des spécialistes de la transcription des partitions antiques, travaille dans le cadre du CNRS. Mais notre temps comporte aussi un volet poétique. Rêver à la Grèce, c’est rêver aux dieux, aux chants d’Homère, à la naissance de la tragédie… tout autant qu’aux satires et aux faunes.

Et Debussy lui-même, à la fin du Prélude à l’après-midi d’un faune, se livre à une foule d’allusions à la musique grecque ancienne. Les années pendant lesquelles il compose son premier chef-d’œuvre orchestral sont loin d’être anodines. Certes, le prélude a été achevé en 1894. Mais il a été conçu à partir de l’année 1892. Or c’est précisément en 1893 que l’école française d’Athènes a trouvé à Delphes le fameux Hymne à Apollon, celui qui est harmonisé dans l’opus 93 bis de Fauré. Dans les quatre notes descendantes de harpe de sa conclusion, il tente d’évoquer un tétracorde grec chromatique ! Et comme percussion, il a utilisé une cymbale antique. Ce sont de petites cymbales accordées, assez cristallines et des instruments qui ont été utilisés pendant l’Antiquité. On en trouvait alors dans des musées, par exemple à Pompéi. Et c’est Berlioz, pour le Scherzo de la Reine Mab de son Roméo et Juliette qui le premier en a fait réaliser des spécimens jouables.

Sur le modèle de Debussy, tout au long du XXe siècle, de nombreux compositeurs se sont intéressés à l’Antiquité. La tentative peut-être la plus spectaculaire a eu lieu en 1965. Je pense ici à l’Oresteia de Iannis Xenakis. Le compositeur est parti d’extraits du texte original de l’Orestie d’Eschyle puis, quelques années plus tard, il l’a enrichi d’un monologue de Cassandre, et enfin d’un monologue de la déesse Athéna. Sa réalisation est tout à fait frappante. On découvre à la fois un spectacle qui évoque la musique contemporaine, une cérémonie, une réinvention de nos racines… et un cri de révolte. Et cette forme d’aventure est loin d’être finie. Par exemple, en 2006, le compositeur Bruno Ducol a choisi de poursuivre dans cette voie, s’inspirant de la Plainte de Tecmessa avec une composition intitulée Le Cri ou l’antidote des condamnés.

Impossible de parler de la postérité de la musique grecque sans s’arrêter un instant sur André Jolivet. Son Chant de Linos est dans cette même veine, et surtout sa Suite Delphique composée en 1943. Grâce à elle, il sera d’ailleurs possible de conclure cette troisième série d’enquêtes ! En effet, Jolivet cite dans sa musique plusieurs extraits des Hymnes à Apollon trouvés à Delphes. Et les gammes qu’il utilise proviennent toutes de la théorie antique. Sa partition se présente comme une immense cérémonie antique et incantatoire. Elle est élaborée en huit parties : Aurore magique, Les chiens de l’Érèbe, Orage, Repos de la nature, Procession, Joie dionysiaque, Invocation et Cortège. Le n°2, Les chiens de l’Érèbe, conduit l’auditeur vers une région ténébreuse qui s’étend sous la terre : le séjour provisoire des âmes qui doivent expier leurs fautes.

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