Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mardi 18 juillet 2017
7 min

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 2 : L’opus 63 bis de Fauré

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, L’Épitaphe de Seikilos, épisode 2 : L’opus 63 bis de Fauré.

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 2 : L’opus 63 bis de Fauré
Epitaphe de Seikilos / Gabriel Fauré en 1905, © Nationalmuseet, Copenhague / Pierre Petit

Les compositeurs italiens de la fin de la Renaissance étaient passionnés d’hellénisme. Ils s’intéressaient à tout ce qui avait trait à l’Antiquité. Ils ne pouvaient donc se contenter de rêver à ce qui avait pu être chanté lors des grandes tragédies, celles d’Eschyle ou d’Euripide. Il leur fallait des partitions. Ils en ont trouvé quatre, de la plume de Mésomède de Crète, un musicien de l’époque de l’empereur Hadrien, et notamment un Hymne au soleil. Ils en ont eu également quelques autres… mais qui se sont révélées être des faux !

La situation a commencé à changer à la fin du XIXe siècle. Par un exemple récent, je vais tenter de montrer comment ce répertoire s’est petit à petit enrichi. La découverte en question a lieu en novembre 2002 et son origine provient du département des antiquités égyptiennes du Louvre. Il décide à cette date d’entamer une phase de dépliage et de nettoyage de plusieurs centaines de papyrus : arabes, coptes, démotiques, grecs. L’un des derniers, dont la provenance est incertaine, est couvert d’un style d’écriture qui permet de l’attribuer au deuxième siècle de notre ère. Froissé en boule, il attire rapidement l’attention d’un ingénieur de l’Institut de Papyrologie qui constate avec surprise qu’il contient par endroits des symboles musicaux. Il contacte alors la spécialiste de la musique antique, Annie Bélis. Passionnée par cette découverte, elle entame le déchiffrement et transcrit les lettres alphabétiques en notation musicale moderne. Enfin, elle livre ses conclusions en 2004, à l’Académie des belles lettres.

Le document est d’un grand intérêt. Il s’agit d'une Médée, qui comporte des moments récités et deux airs chantés. Quatre personnages s’expriment. Un premier non identifié, Médée, un conseiller et Jason. Ce qui est remarquable c’est que dans cette version particulière de la tragédie, Médée explique à Jason qu’elle n’a pas tué ses enfants mais qu’elle les a confiés à un proche afin de les protéger, s’écartant de la version d’Euripide. Restait à identifier l’auteur de la pièce. Et là, Annie Bélis a eu un coup de chance. Mais qui ne fut possible que grâce à son immense culture. Dans l’extrait, elle repère un paragraphe qui est cité par Aristote, ce qui lui permet d’attribuer la pièce au compositeur Carcinos. En résumé, selon Annie Bélis : au deuxième siècle de notre ère, a été notée une musique composée entre 380 et 360 avant J.-C qui, de part sa qualité, était restée dans les mémoires. Voilà comment le répertoire antique s’est encore enrichi de deux airs qui pourront être chantés, l’un dans un style souple, l’autre dans ce que Plutarque a appelé la ligne fracassée.

Pour prendre un second exemple, lors d’une exposition récente consacrée à Alexandre le Grand, plusieurs partitions ont été découvertes dans l’équivalent d’une boîte à cigares. Et certainement, de nombreuses découvertes nous attendent encore.

Autre exemple, la bouleversant Lamentationde Tecmessa a probablement été composée par Eschyle. Le papyrus où elle figure est conservé à Berlin. La tragédie d’origine est perdue mais la musique représente Tecmessa qui se plaint devant le cadavre d’Ajax alors qu’il vient de se suicider. Il manque des bouts, les débuts et les fins de ligne sont absents, mais, même ainsi, cela suffit à nous donner une intuition de la beauté et surtout de l’humanité qui caractérisait ce répertoire.

Venons en à l’opus 63 bis de Fauré, titre de cette enquête. Je n’en ai trouvé qu’un unique enregistrement, celui de René Dauriat qui date des années 1950. Bizarrerie de la numérotation, cet opus 63 bis s’est glissé après l’opus 63, un nocturne passionné. Il s’agit d’une harmonisation du célèbre Hymne à Apollon du deuxième siècle avant Jésus-Christ. Il a été découvert en 1893 lors de la grande campagne de fouilles que l’école française d’Athènes a menée à Delphes. Cela a fait grand bruit ! Le fameux Théodore Reinach en a proposé une transcription et une traduction. Et l’année suivante, on propose à Fauré de mettre des harmonies sous la mélodie. Il s’exécute et compose deux versions, une avec accompagnement de piano, l’autre avec harpe, flûte et 2 clarinettes. Bien sûr, plus personne ne se lancerait dans un tel anachronisme aujourd’hui. Mais cette version possède un charme désuet…

Fauré lui-même eut probablement des doutes sur l’intérêt de la chose. Dans une lettre à la femme de lettres Louise Cruppi, fin avril 1894, il confesse : « Je voudrais bien aller vous voir : mais depuis mon retour je suis pris par des occupations plus nombreuses que jamais. M. Reinach et son Hymne à Apollon (qui a trop réussi à attirer l’attention) me prennent beaucoup de temps. »

Le 12 avril 1894 L’hymne fut exécuté à L’école des beaux-arts, Fauré tenant l’harmonium. Il y eut ensuite de très nombreuses exécutions… jusqu’à celle des années 50.

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