Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Lundi 17 juillet 2017
7 min

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 1 : une musique gravée dans la pierre

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, L’Épitaphe de Seikilos, épisode 1 : une musique gravée dans la pierre.

L’Épitaphe de Seikilos, épisode 1 : une musique gravée dans la pierre
Epitaphe de Seikolos / Villa Kérylos, © Nationalmuseet, Copenhague / Mullanasrudin

Notre incursion dans l’antiquité musicale s’ouvre avec la chanson de Seikilos, une des plus belles mélodies conservées. Elle est particulièrement brève... Mais nous explorerons une foule d’astuces tentées pour que cela dure plus longtemps. Voyons déjà l’histoire mouvementée de cette musique.

Sa naissance se situe vers la fin du second siècle avant notre ère. Elle est alors gravée sur une colonne prévue pour décorer une tombe. Cette tombe se trouve à 30 kilomètres d’Éphèse et Sir William Ramsey la découvre en 1883 à l’occasion de la construction du chemin de fer ottoman. Attentif, il remarque la présence de symboles musicaux et tente immédiatement de les transcrire. Selon un des récits qui retracent l’épopée de cette musique (il en existe d’autres...), Edward Purser, directeur général des chemins de fer orientaux, en voyant la beauté de la colonne, décide de l’utiliser comme base d’une décoration florale qu’il souhaite offrir à son épouse. Lors de l’extraction, il l’endommage gravement, notamment la dernière ligne de texte. La colonne passe ensuite entre les mains de son beau-fils qui vit à Izmir. Étape suivante, en 1922, à la fin de la guerre gréco-turque, la colonne atterrit chez le consul des Pays-Bas. Puis, pour la seconde fois, elle est héritée par un beau-fils. Mais cette fois, elle se met à voyager. À Istambul, Stockholm, La Haye... À la fin de ce périple, elle est finalement achetée par le département d’antiquités du Musée National du Danemark. Aujourd’hui, si vous souhaitez la voir, c’est là que vous devrez vous rendre. Elle trône à l’angle d’une vitrine.

La colonne n’est pas trop imposante et le texte gravé a la forme d’un diptyque. Sa première partie n’est pas dotée de symboles de notation musicale. Mais la seconde, au contraire, est un modèle de lisibilité. Chaque syllabe du texte gravé est surmontée d’un des symboles du solfège antique qui est constitué de 1620 signes spécifiques. Cette notation musicale antique, de nature alphabétique, est précise et permet de déchiffrer la mélodie et le rythme, celui-ci par un système de longues et de brèves rendu apparent par différents styles de traits.

Peu après la découverte de la chanson, Théodore Reinach s’attelle à sa traduction. Reinach est un personnage important pour la connaissance de l’antiquité musicale. Pour ne donner qu’un mini aperçu de ses impressionnantes compétences, Reinach était féru en archéologie, mathématique, droit, philologie, histoire, numismatique, politique, et, accessoirement, musicologie. Sur un plan plus anecdotique, au début du XXe siècle, Reinach s’est fait construire à Beaulieu-Sur-Mer, à mi-chemin entre Nice et Monaco, la reproduction d’un palais de la Grèce Antique, la Villa Kérylos, plus tard léguée à l’Institut de France. Kérylos est un mot assez joli qui signifie « hirondelle de mer ». C’est d’ailleurs aussi le nom qu’a pris l’ensemble qu’Annie Bélis a créé. C’est une des meilleures hellénistes qui soient et elle a proposé sa version de la chanson.

De quoi parlent les deux strophes gravées sur la colonne ? Théodore Reinach les traduit ainsi :

La pierre que je suis est une image.
Seikilos me place ici,
Signe immortel d'un souvenir éternel.

Et voilà maintenant la seconde strophe, celle dotée de musique :

Tant que tu vis, brille !
Ne t'afflige absolument de rien !
La vie ne dure guère.
Le temps exige son tribut.

Après cette strophe figure une dédicace, quelque chose comme : Seikilos Evterpoi. Son interprétation a fait l’objet de nombreux débats. Il existe en effet au moins trois façons d’interpréter ces mots. La plus simple, de Seikilos à Euterpe, et cette chanson devient un hommage à une épouse décédée prénommée Euterpe. La seconde, en lisant Seikilos Euterpou, permet d’imaginer un hommage à son père, c’est-à-dire, une musique composée par Seikilos fils d’Euterpos. Enfin, il est possible de suggérer Seikilos, fils d’Euterpe, compris comme fils de la muse Euterpe. Seikilos se décrirait alors comme le descendant de la muse de la musique. C’est l’hypothèse la plus communément admise aujourd’hui : pour la résumer, le compositeur Seikilos aurait lui-même choisi la musique à inscrire sur son propre monument funéraire. Était-il jeune, âgé, malade, nous n’en saurons jamais rien…

Comme les partitions conservées de musique antique ne sont pas nombreuses, chaque d’enregistrement de ce répertoire se fait l’obligation — et évidemment aussi le plaisir — de proposer sa propre version de la chanson de Seikilos. Elles sont d’une grande variété. Il en existe d’esprit new age, d’autres pour piano d’allure improvisée comme celle de Jesus Rueda. Surtout, comme les interprètes souhaitent passer le plus de temps possible avec cette trop brève chanson, la plupart des versions alternent lecture seule du texte, versions instrumentales, vocales, avec ou sans texte, puis enchaînent cela dans tous les ordres imaginables. Une version parvient ainsi à quatre minutes et demie de musique !

Épitaphe de Seikilos

– Version EARLY MUSIC WORKSHOP
PETROS TABOURIS
FM PRODUCTIONS

– Version Epicycle

– Version CHRISTODOULOS HALARIS
ORCHESTRE OP & PO
ORATA LTD

– Version ENSEMBLE KERYLOS
K617

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