Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 25 août 2017
7 min

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 5 : Trois chœurs pour un chemin de croix

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 5 : Trois chœurs pour un chemin de croix
Johann Sebastian Bach (portrait de Elias Gottlob Haussmann, 1746) et le Collegium Vocale Gent © Nanette Melville

À propos du premier chœur de la Passion selon Saint Matthieu, on parle parfois de portique introductif. Cette musique introductive fait aujourd’hui l’unanimité, mais il n’en a pas toujours été de même. Un des plus grands spécialistes de Bach, Spitta, la trouvait inappropriée. Il critiquait son argument, celui d’un chemin de croix. D’une part, il trouvait que ce n’était pas l’idée la plus fondamentale, comparée par exemple à la Crucifixion, mais surtout, il ne comprenait pas pourquoi débuter par quelque chose qui annonce déjà la fin. Il ne connaissait évidemment pas ce qui se passe aujourd’hui au cinéma où il est tellement fréquent de débuter par la fin, surtout lorsqu’elle est dramatique, puis de faire comprendre au spectateur comment l’histoire a pu en parvenir à ce terme. Ce qui semble également avoir échappé à Spitta c’est que Bach joue en réalité sur deux temps distincts : pendant qu’on assiste effectivement au chemin de croix, on entend un choral qui lui se situe ailleurs, après, et qui médite sur le sens de tout ce qui est advenu.

Picander, le librettiste de cette Passion, a choisi de traiter pour son introduction un épisode qui ne se trouve que dans l’Evangile de Luc, la seule à parler de deux cortèges qui suivent le Christ portant sa croix, un chœur des filles de Sion et un chœur des croyants. Il a dû penser que ce serait approprié puisqu’avec ses deux tribunes, Saint-Thomas était propice à ce que Bach écrive pour deux chœurs, ou même trois, en mettant un chœur d’enfants au centre. Le texte de Picander est en forme da capo, et Bach le fait chanter sur la musique de l’introduction orchestrale :

Venez, mes filles, joignez-vous à mes plaintes…
Voyez-le par amour et par grâce
Porter lui-même le bois de sa croix.
Venez, mes filles, joignez-vous à mes plaintes…

Mais il y a aussi un groupe de quatre questions qui sont chantées en forme d’antiphonie, c’est-à-dire que les deux chœurs principaux se répondent.

Chœur 1 : Voyez ! Chœur 2 : Qui ? Chœur 1 : Le fiancé.
Chœur 1 : Voyez-le ! Chœur 2 : Comment ? Chœur 1 : Comme un agneau

Et ça continue sur le même principe :

Voyez ! Quoi ? Voyez sa patience.
Voyez ! Où ? Sur notre faute.

Les deux premières questions sont répétées, puis le troisième chœur s’y superpose, avec une autre musique, dans un temps plus étiré. Bach introduit ici un choral composé par Nikolaus Decius, un choral souvent présenté comme l’Agnus Dei allemand. Bach le divise en quatre périodes, et chacune intervient en écho à un mot clé des questions. En effet, quand un chœur propose de voir Jésus comme un agneau, le choral répond « O innocent Agneau de Dieu », quand un chœur dit « Voyez sa patience », le choral affirme « Toujours serein et patient » et surtout, à l’interrogation « Voyez ! Où ? Sur notre faute », est opposé « Tu as porté tous nos péchés ». On découvre ainsi l’extraordinaire subtilité théologique de Bach.

O innocent Agneau de Dieu
Sacrifié sur le tronc de la croix
Toujours serein et patient
Quand bien même tu étais méprisé.
Tu as porté tous nos péchés,
Sans quoi nous désespérerions.
Aie pitié de nous, ô Jésus !

Mais il choisit de traiter la quatrième question assez différemment des autres. Les masses chorales qui étaient homogènes sont cette fois éparpillées. Quand les chœurs regardaient passer le Christ, il était simple d’être unis. Mais là, ils se regardent eux-mêmes, ils examinent leurs propres péchés et la situation devient plus complexe. Musicalement, cela permet à Bach de proposer une section contrastante.

Enfin, le da capo final est tout à fait exceptionnel. Il intervient avant que le texte initial ne soit repris. Et la basse, avec son rythme obsessionnel, n’a pas encore retrouvé la note importante, la tonique. Elle symbolise très certainement Jésus et la douleur de son cheminement et de ses chutes. Et surtout, Bach avait débuté avec seulement le chœur 1. Le chœur 2 n’était là que pour les questions, comme s’il ne comprenait pas le sens de la scène qu’il voyait. Mais à la fin, il est édifié et il peut participer à la plainte. Et donc il finit en faisant à la fois les questions… et les réponses.

Jean-Sébastien Bach
La Passion selon Saint Matthieu
Collegium Vocale Gent
Philippe Herreweghe, direction
Harmonia Mundi

Pour comprendre la répartition des textes entre les choeurs dans le choeur d'entrée de La Passion selon Saint Matthieu

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