Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 24 août 2017
7 min

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 4 : Faire chanter la foule

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 4 : Faire chanter la foule
Johann Sebastian Bach (portrait de Elias Gottlob Haussmann, 1746) et le Collegium Vocale Gent, © Corbis

Dans l’épisode où Jésus vient d’être arrêté, il y a deux âmes en peine qui chantent : « Lune et lumière se voilent de tristesse, car mon Jésus est prisonnier ». Bach a choisi de mettre en place un système très léger et subtil, une voix de soprano et une d’alto font un dialogue mélancolique, et leur duo est seulement accompagné de 2 flûtes, 2 hautbois et des cordes dans le médium. Bach renonce même à la basse continue pour tout alléger, pour tout rendre impalpable. L’auditeur, une fois installé dans cette douceur sonore, pense que cela va continuer de même. Il est donc d’autant plus frappé par l’intervention du chœur qui met en scène la foule qui crie : « Lâchez-le ! Arrêtez ! Ne l’enchaînez pas ! ».

Ce doit être un de ces passages qui ont révolté les fidèles. Ils se plaignaient de ne plus se sentir à l’église mais d’avoir le sentiment d’être au théâtre ! Bach aime jouer avec les contrastes et les surprises. Dans ses Passions, il déploie une palette immense, depuis le récitatif simple jusqu’à la foule en colère. Un détail va permettre de le réaliser. Dans la Passion selon saint Matthieu, il y a un tremblement de terre après la crucifixion. Bach le rend avec des effets spectaculaires joués par les musiciens du continuo, notamment les graves. Mais, dans la Passion selon saint Jean, il n’y a pas de tremblement de terre. Que fait donc Bach ? Eh bien, il rajoute tout simplement cet épisode car il en a envie. Toutefois, dans une version ultérieure, il le retire, probablement sous la pression des autorités religieuses.

Dans un autre épisode, l’Évangéliste explique que Jésus se met à table avec ses douze apôtres. Puis, d’une voix grave, Jésus annonce que l’un d’entre eux va le trahir. Choqué, chacun se met à lui demander : « Seigneur, est-ce moi ? » On entend donc, souplement enchaîné, l’Évangéliste, Jésus, à nouveau l’Évangéliste, et enfin le chœur des disciples. Mais Bach souhaite que la voix de Jésus se distingue de l’ensemble. Donc, dans toute cette Passion, Jésus aura un traitement singulier. Quand les récitatifs sont généralement secs, seulement accompagnés de la basse continue, Jésus a droit aux cordes. Elles lui font l’équivalent d’une aura.

La phrase « Seigneur, est-ce moi ? » est présentée dans un bref chœur polyphonique à 4 voix. Ce sont les disciples. Chacun demande à Jésus si c’est lui qui va trahir. Les questions débutent toutes par Herr, « Seigneur », puis poursuivent par des vocalises. Or, on entend 11 Herr et non 12. Il manque une intervention de la partie de basse. Bien évidemment, lorsque Judas chante, Bach lui a attribué un registre de basse. Il est donc le seul à ne pas avoir posé la question. Ce point est impossible à entendre car tout se déroule trop vite. Mais c’est passionnant à méditer.

Enfin, une phrase de la Saint Matthieu est terrifiante. Elle possède en germe une grande part de la haine anti-juive à venir, avec ses tragédies, que ce soient les pogroms ou la Shoah. Cette phrase ne figure que dans Saint Matthieu. Là, quand le peuple choisit de faire libérer Barrabas et non Jésus, Pilate s’en lave les mains. Il déclare être innocent du sang de ce juste. Ensuite, dans cet Evangile, Matthieu fait dire au peuple juif : « Que son sang retombe sur nous et sur nos enfants ».

Le chœur qui chante cette abominable phrase dure chez Bach une quarantaine de secondes. C’est long pour seulement huit mots. Mais, en raison d’une très complexe écriture polyphonique, le texte chanté demeure absolument incompréhensible. Or, Bach sait bien rendre un texte intelligible lorsqu’il le souhaite. C’est pourquoi, il a probablement voulu traduire une foule égarée, manipulée par les puissants, une foule qui ne comprend ni le sens ni la portée de ce qu’elle dit. Musicalement, il ne reprend pas cette phrase à son compte.

En avril dernier, en Suisse, on a fêté le cinq centième anniversaire de la Réforme protestante. À cette occasion, une Passion a été commandée à Michaël Lévinas. Il a accepté et il a écrit La Passion selon Marc-Une passion après Auschwitz. Elle débute par une liturgie en araméen et en hébreu, avec un kaddish et la psalmodie de noms de victimes de la Shoah. Elle poursuit avec des extraits de Saint Marc et se referme par deux poèmes de Paul Celan en allemand, notamment Espenbaum : « La mère n’aura jamais de cheveux blancs », un poème où le fils pleure la mère qui ne reviendra pas. Cette Passion, pas encore disponible en enregistrement, sera donnée à Paris en automne.

Jean Sébastien Bach
La Passion selon Saint Matthieu
Collegium Vocale Gent
Philippe Herreweghe, direction
Harmonia Mundi

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