Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mardi 22 août 2017
7 min

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 2 : Les chorals de Bach sont-ils de Bach ?

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 2 : Les chorals de Bach sont-ils de Bach ?
Johann Sebastian Bach (portrait de Elias Gottlob Haussmann, 1746) et Martin Luther (1520), © Getty

Dans le Troisième Scherzo de Chopin, passe une mélodie de choral, enrichie de belles guirlandes scintillantes. Et, quand on pense choral, on pense à Bach, tant cela semble synonyme. Dans son Scherzo, Chopin doit donc être en train de rêver à Bach. Le style des chorals est associé à une musique profonde, d’une écriture harmonique et verticale. C’est une musique simple que toute une assemblée peut chanter. Les chorals sont même devenus une composante de ce que l’on nomme aujourd’hui les classes d’écriture. À l’heure actuelle, on apprend encore à écrire des chorals dans le style de Bach.

Mais pourquoi y a-t-il des chorals dans la Passion selon saint Matthieu ? Pour le comprendre, il faut détailler les trois couches littéraires distinctes qui la composent. Il y a d’abord le récit de la Passion lui-même, tel qu’il figure dans un des Evangiles. Ce récit est confié à un narrateur, principal, l’Évangéliste. Mais ce récit peut aussi donner la parole aux différents personnages, Pierre, Pilate, Jésus, ou même la foule. Dans son manuscrit, Bach a scrupuleusement noté à l’encre rouge tous les textes authentiques. Il voulait les distinguer des deux autres couches littéraires. La seconde est l’œuvre d’un librettiste. En l’occurrence, il s’agit du célèbre Picander, qui a par ailleurs écrit des poèmes érotiques et des drames. Il a proposé à Bach les textes pour les grands chœurs, les ariosos et les arias, par exemple celles sur le remords de Judas, ou sur les larmes de Pierre.

Et enfin, il y a les chorals. Cette fois, c’est Bach lui-même qui les choisit. Et il décide aussi de l’endroit où il va les insérer et pourquoi il le fait. Le plus célèbre parmi les quatorze de la Passion selon saint Matthieu est O Haupt voll Blut und Wunden, « Ô tête couverte de sang et de blessures ». Il intervient cinq fois dans cette Passion. Cela autorise Bach à faire chanter plusieurs de ses strophes. Mais en définitive, ce choral est-il de lui ? Eh bien, comme tous les chorals, non ! Ou plutôt, la mélodie n’est pas de Bach, mais l’harmonie, si.

Cependant, le style harmonique vertical dans lequel ce choral est écrit est en lui-même une convention. Les chorals du prédécesseur de Bach, Johann Kuhnau, sont assez similaires. Mais d’autres styles sont possibles, par exemple faire des variations autour des mélodies de choral, notamment à l’orgue. L’écriture dans ce cas devient polyphonique, parfois très complexe. Il se peut même que les périodes du choral dialoguent avec une ritournelle, l’exemple le plus connu étant Jésus, que ma joie demeure.

Donc, si les mélodies de choral ne sont pas de Bach, d’où proviennent-elles ? L’ origine du choral O Haupt voll Blut und Wunden se trouve dans une chanson d’amour de Hans Leo Hassler, Mein Gmüth ist mir verwirret. Elle figure par exemple dans un CD intitulé Lustgarten neuer teutscher Gesäng, Balletti, Gaillarden und Intraden, c’est-à-dire « Jardin des plaisirs des nouveaux chants allemands, ballets, gaillardes et introductions », donc bien loin de la musique sacrée !

L’explication est simple. Au XVIIe siècle, le poète et pasteur Paul Gerhard prend un texte mystique cistercien du XIIIe siècle et il le fait chanter sur une mélodie d’amour que Hassler avait publiée en 1601 et qui était entre-temps devenue populaire. Cette même mélodie sert aussi de base au cantique Herzlich tut mich verlangen, « De tout cœur, j’aspire à une fin heureuse ».

En résumé, dans le cadre de la Réforme protestante, quand il s’est agi de trouver la musique qui allait être le fondement de la nouvelle liturgie, trois possibilités se sont offertes. Soit transformer le chant grégorien qui était tombé en désuétude en mélodies nouvelles, soit prendre des mélodies de lieder et les adapter au style et au texte nouveau, par exemple le très fameux Innsbruch, ich muss dich lassen, « Innsbruch je dois te laisser », d’Heinrich Isaac, ou encore composer directement des mélodies nouvelles - c’est ce que fera par exemple Luther lui-même. À l’arrivée, un fond considérable est né, un répertoire que la plupart des fidèles connaissent et savent chanter.

La même mélodie de choral O Haupt voll Blut und Wunden peut aussi être trouvée chez Mendelssohn. Il a été en poste à Leipzig comme Bach et il a écrit de nombreux chorals dans le style harmonique de rigueur. Mais parfois aussi une mélodie de choral peut irriguer toute sa texture orchestrale comme dans la Cantate pour solistes, chœur et orchestre, du même titre, qu’il écrit un an après le mythique concert de 1829, concert pendant lequel il avait le premier redonné la Passion selon saint Matthieu au XIXe siècle.

Frédéric Chopin
Scherzo n° 3 en ut dièse mineur op. 39
François Dumont, piano
Narodowy Instytut Fryderyka Chopina

Jean Sébastien Bach
La Passion selon Saint Matthieu BWV 244 : Choral O Haupt voll Blut und Wunden
Orchestre Baroque d'Amsterdam
Sacramentskoor Breda
Ton Koopman, direction
Erato

Hans Leo Hassler
Lustgarten neuer teutscher Gesäng Balletti Gaillarden und Intraden : Mein Gmüth ist mir verwirret
Currende
Erik Van Nevel, direction
Etcetera

Felix Mendelssohn
O Haupt voll Blut und Wunden
Orchestre Gulbenkian de Lisbonne
Choeur Gulbenkian de Lisbonne
Michel Corboz, direction
Erato

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