Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Lundi 21 août 2017
7 min

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 1 : Une Passion, oui, mais laquelle ?

Jean-Sébastien Bach et sa Passion selon Saint Matthieu, épisode 1 : Une Passion, oui, mais laquelle ?
Johann Sebastian Bach (portrait de Elias Gottlob Haussmann, 1746) et Église Saint-Thomas de Leipzig, © Getty

Le récitatif Ach, Golgatha intervient vers la fin de la Passion selon Saint-Matthieu de Bach. Par chance, nous disposons du témoignage de sa seconde épouse, Anna Magdalena. Elle a confié :

« Je le surpris un jour par hasard alors qu’il composait le solo d’alto, Ach, Golgatha, de la Passion selon saint Matthieu, et ce fut avec saisissement que je vis que son teint sanguin habituel avait pris une coloration cendrée et que ses yeux débordaient de larmes. Il ne s’était pas aperçu de ma présence et je sortis sans bruit pour m’asseoir sur une des marches de l’escalier devant sa porte, me mettant moi-même à sangloter. Ceux qui écoutent cette musique ne peuvent pas imaginer ce qu’elle lui coûtait ! Je voulais retourner le voir et mettre mes bras autour de son cou mais je n’osais tout simplement pas le faire, quelque chose dans l’expression de son visage me remplissait d’effroi. Il n'a jamais su que j’étais entrée dans la pièce, et j’étais contente qu’il ne m’eût pas vue, car c’était un moment où seul Dieu devait le voir. »

On a longtemps cru que la touchante Petite Chronique d’Anna Magdalena Bach était authentique. Elle aurait constitué un témoignage de première main sur l’intimité du célèbre Cantor ! Bien évidemment, il s’agit d’un faux, fruit de la plume d’Esther Meynell, une talentueuse musicologue anglaise. Et cette mystification a été publiée en 1925. Mais que nous apprend un tel exemple ? Simplement qu’avec Bach, il est possible d’être dans une rêverie romantique autour des émotions que l’on ressent lorsqu’on écoute sa musique. Toutefois, il est également possible de se livrer aux spéculations les plus ésotériques, voire les plus mathématiques. Certains commentateurs, par exemple, n’ont pas hésité à compter les notes chantées par le Christ dans la Passion selon saint Matthieu. Ils ont abouti au chiffre de 875. Ensuite, ils ont trituré tout cela, et ils ont découvert, stupéfaits, que Bach connaissait déjà en 1727 l’année et le jour de sa mort. Et pourtant, celle-ci n’est survenue que plus de vingt ans plus tard ! On trouve véritablement cette divagation dans un livre intitulé Bach et le nombre

Si l’on se positionne loin de ces extrêmes, il est possible d’être simplement touché par la profondeur, l’humanité et l’universalité de l’ouvrage. Bach réussit à s’intéresser aux anecdotes frappantes, mais aussi à la réaction spirituelle à celles-ci, et enfin à la réflexion théologique autour du sens qu’elles peuvent prendre. Et la foule, sous différentes formes, tient une place essentielle dans cet alliage. Selon moi, il n’y a presque que le Boris Godounov de Moussorgski qui réussisse à aller aussi loin en ce sens.

Mettre en musique la Passion du Christ, retracer les événements qui conduisent à son arrestation, à son procès, puis à sa Crucifixion, plonge ses racines loin dans la musique chrétienne. Pendant l’époque de Bach, la production de Passions était considérable et annuelle. Telemann, à lui seul, en compose 46 différentes ! Pour Leipzig, la ville de Bach, c’est Kuhnau qui inaugure la pratique en 1721.

Bach a été en poste à Leipzig de 1724 à 1750. Chaque année, il a donc représenté une Passion, avec l’unique exception de 1733, en raison d’un deuil national. On arrive ainsi à un total de 26 Passions données sous son cantorat, et cela alternativement dans les deux églises de la ville, c’est-à-dire une année à Saint-Nicolas et une année à Saint-Thomas. Évidemment, il ne représente pas chaque fois une de ses propres Passions. Cela peut être celle de Keiser, ou une de Telemann, ou encore une autre.

Pour sa part, et selon le témoignage de son fils Carl Philipp Emanuel, il en aurait composé cinq. Cela pose un problème musicologique majeur. On connaît plusieurs versions de celle selon Saint Matthieu et de celle selon Saint-Jean. Pour celle selon Saint-Marc, on dispose du livret, mais non de la musique. Cependant, grâce à des indications sur des réemplois d’œuvre antérieures, il a été possible de tenter des reconstitutions, par exemple au Festival d’Ambronay en 2015. Quant aux deux dernières, on n’en sait absolument rien. Peut-être un jour les découvrira-t-on…

Mais le récit de la Passion est aussi quelquefois resserré aux seules Sept Dernières Paroles du Christ en Croix. C’est une autre tradition qui a vu à son tour des chefs-d’œuvre, notamment les sept adagios de Haydn, qui peuvent être joués par un quatuor à cordes, un orchestre, ou sous la forme d’un Oratorio. Mais il n’existe aucune mélodie grégorienne qui pourrait encadrer ces pièces. C’est pourquoi, en 1999, Dominique Vellard a proposé une version à 3 voix qui peut être insérée dans l’œuvre de Haydn. C’est une composition qui peut sembler intemporelle tant Dominique Vellard connait à la perfection le répertoire médiéval !

Jean-Sébastien Bach
La Passion selon Saint Matthieu : Ach Golgatha (rezitativ)
Eborg Danz
Bach Collegium de Stuttgart
Helmuth Rilling, direction
Hanssler classic

Jean-Sébastien Bach
La Passion selon Saint Matthieu : Ich will bei meinem Jesu wachen (aria)
Michael Schade, ténor
Bach Collegium de Stuttgart
Helmuth Rilling, direction
Hanssler classic

Dominique Vellard
Les Sept Dernières Paroles du Christ en Croix : Mulier, ecce filius tuus, et tu, ecce mater tua
Vox Nostra Resonet
Ensemble Gilles Binchois
Dominique Vellard, direction
Glossa Platinum

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