Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 7 juillet 2017
7 min

Hector Berlioz et la Symphonie fantastique, épisode 5 : un chœur d’ombres

L'enquête musicale de Claude Abromont le conduit cette semaine en France, pendant l'année 1830. C’est l’année de la création de la Symphonie fantastique, une musique qui se termine en fanfare. Mais après ? Existe-t-il une suite ?

Hector Berlioz et la Symphonie fantastique, épisode 5 : un chœur d’ombres
Hector Berlioz par Émile Signol (1832) / Sarah Bernhardt en Hamlet, par James Lafayette

La Symphonie fantastique n’est pas qu’un conte romantique souligné par de beaux arpèges de harpe. L’histoire aurait voulu que le cœur d’Harriet Smithson, une actrice irlandaise que Berlioz découvre alors qu’elle joue Shakespeare, fonde dès qu’elle aurait compris que les chaudes harmonies de Berlioz lui étaient directement destinées … puis, ils se seraient mariés.

Deux péripéties ont perturbé ce scénario, pourtant idéal : en premier, Harriet n’a pas assisté à la création de la symphonie de Berlioz. Le 5 décembre 1830, elle est certes à Paris, mais elle assiste à un concert de bienfaisance organisé à son profit à l’opéra. La célèbre Malibran y chante. Le concert de Berlioz n’attire donc absolument pas son attention. Pire, le 5 décembre, jour de la création, ce n’est plus du tout d’Harriet que Berlioz est épris, mais de Camille Moke, une brillante et intelligente pianiste. Et donc, peu après la création de sa symphonie, quand il part à Rome, Berlioz a encore et toujours la même idée fixe : se marier… mais avec une autre, avec Camille. À son grand désespoir, elle rompt leurs fiançailles. S’ouvre alors pour lui une terrible période de vide affectif.

Il lui faut combler ce vide, survivre à cette nouvelle blessure. Oui, mais comment ? Eh bien, en écrivant une suite à la Symphonie fantastique. Il l’intitule Lélio ou le retour à la vie. Il s’agit d’un mélologue, néologisme qu’il créé à partir d’un titre de l’écrivain Thomas Moore. Berlioz désigne par là un mélange entre de la musique et un texte déclamé. Dans ce mélologue, il enchaîne des musiques qu’il a composées auparavant, une chanson de brigands, un chant de bonheur, la peinture sonore d’une harpe éolienne, c’est-à-dire d’une harpe dont les cordes sont effleurées par le seul vent ou encore une fantaisie sur la Tempête de Shakespeare. L’originalité de son projet tient aussi à sa scénographie. Un rideau transparent doit tomber devant l’orchestre qui vient d’interpréter la Symphonie fantastique. Le récitant qui tient le rôle de Lélio entre alors en scène, et débute son récit par : « Dieu, je vis encore ».

Le récitant relie ensuite les différentes musiques, parlant quelquefois au-dessus de celles-ci. La dernière pièce possède un statut particulier. C’est la Fantaisie sur la Tempête de Shakespeare. Pendant la musique, le rideau se lève à nouveau et les musiciens participent dès lors à l’action. Dans Lélio, par le truchement du récitant, Berlioz réussit à exposer sa vision de l’art. Au passage, il se livre à quelques polémiques avec ceux qu’il nomme les « habitants du temple de la routine ». Mais il réussit aussi un coup de maître : parvenir à poétiser l’art du commentaire musicologique !

Deux ans après la création de la Fantastique, le 9 décembre 1832, toujours sous l’archet d’Habeneck, les Parisiens réentendent la Fantastique, et découvrent sa suite Lélio. Le public présent est de qualité exceptionnelle. On pouvait croiser dans la salle Victor Hugo, Alexandre Dumas, Heinrich Heine, Frédéric Chopin, George Sand, Nicolo Paganini, Franz Liszt, Alfred de Vigny ou encore Théophile Gautier. Est-ce tout ? Évidemment non ! Harriet Smithson a eu une invitation et est présente. Lorsque Lélio parle de la quête de l’artiste d’une Juliette ou d’une Ophélie elle comprend soudain que toute cette œuvre est conçue autour d’elle ! Elle s’enfuie…

Le lendemain, ils font connaissance. La suite est connue : le 3 octobre 1833, avec Liszt comme témoin, il l’épouse. La boucle est bouclée. Avec un peu de retard, certes, la Symphonie fantastique a finalement bien été l’arme de séduction qu’elle était destinée à être. Et Lélio a constitué la suite hors norme qu’il lui fallait…

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