Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 4 août 2017
7 min

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 5 : Quel avenir pour cette musique ?

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 5 : Quel avenir pour cette musique ?
Frédéric Chopin en 1849, par Louis-Auguste Bisson (photographe) / Karol Szymanowski, © Getty

Quand Ligeti, en 1976, écrit ses Trois Pièces pour 2 pianos, il intitule le second mouvement Selbstportrait (« Autoportrait »), et il ajoute : « Und Chopin ist auch dabei », c’est-à-dire « et Chopin y est aussi ».

Il précise, avec son humour habituel, qu’il veut que le mouvement soit joué « aussi vite que possible, ou encore plus vite » ! Il donne ensuite dans son titre quelques pistes de compositeurs américains qui l’ont inspiré, notamment Steve Reich et Terry Riley. L’apparition chopinienne se fait sous la forme d’une allusion au Finale de la Sonate funèbre. Elle vient bien entendu d’un intérêt profond de Ligeti pour les subtilités pianistiques de Chopin. Sans cela, aurait-il écrit son incontournable cycle d’Etudes pour piano ?

D’une façon générale, nombreux sont ceux qui se sont directement attaqués aux Préludes de Chopin. Par exemple, Rachmaninov et Busoni ont tous les deux écrit des variations autour de son 20e Prélude, celui en do mineur. Mais il est aussi possible de sortir de l’univers de la musique classique. Des changements d’univers stylistique ont ainsi été fréquemment tentés. Je pense à la chanson, avec Gainsbourg et Birkin, mais aussi à la bossa nova, avec Carlos Jobim, au rap, avec NTM, et évidemment au disco, avec le fameux « Could it be magic » de Donna Summer, elle aussi à partir du 20e Prélude. Sans compter qu’il y a même eu des versions jazz, par exemple, le 4e Prélude dans une version improvisée.

On peut dire que rêver autour de Chopin commence dès 1835, lorsque Schumann intitule une des pièces de son Carnaval pour piano : « Chopin » et, avec beaucoup de goût, pastiche le lyrisme de son ami. En 1839, il salue la parution du recueil des 24 Préludes d’un bel article, confirmant : « Frédéric Chopin est l’auteur ; on le reconnaît jusque dans les silences, à son souffle ardent. Il est et demeure le plus hardi et fier génie poétique de l’époque. Le cahier contient aussi du morbide, du fiévreux, du farouche ; que chacun y cherche donc ce qui peut lui profiter, et que le seul philistin reste à l’écart ». Craignant que son allusion aux philistins ne soit pas comprise, Schumann précise : « Qu’est-ce qu’un philistin ? Un efflanqué, une tête vide rempli de crainte et d’espoir. » Et, pour lui opposer du positif, Schumann cite Schiller : « Ce que tu fais, ce qui te plaît, voilà ta loi. »

Mais les Préludes de Chopin ont eu aussi des influences parfois plus directes. Comment apprécier le langage des Préludes de Scriabine ou la poésie et l’imagination des deux Livres de Préludes de Debussy sans y penser ? Ils semblent en constituer une suite à la fois naturelle, imaginative et renouvelée.

Deux autres compositeurs ont été marqués par Chopin. Le cycle de ses 24 Préludes finit par trois ré graves, qui sonnent comme un glas funèbre. Ils ont hanté des générations de compositeurs. Maurice Ohana, par exemple, qui était également pianiste – il fut même élève d’Alfredo Casella à Rome –, a lui aussi composé, entre 1972 et 1973, un cycle de 24 Préludes. Ils sont coloristes, libres, souvent non mesurés. Et, bien entendu, pour la fin de son cycle, de façon hypnotisante, il évoque les terribles notes graves « alla Chopin »...

Pour un compositeur, un opus 1 n° 1 est toujours un moment fort, initiatique : celui où on décide de livrer au public sa première œuvre. Karol Szymanowski est un compositeur polonais comme Chopin. Il est né en 1882, et il a vécu à Varsovie dont il a dirigé le Conservatoire à partir de 1927. Dans sa veine polonaise, il a notamment composé des Mazurkas. Mais son catalogue s’ouvre en 1899-1900 par un cycle de neuf Préludes. Il a alors moins de 20 ans et le style de ses œuvres plus mûres ne se profile encore que de loin. Eh bien, son 1er Prélude, opus 1 n° 1, lyrique et nostalgique, revendique presque d’incarner la suite de ceux de Chopin...

Programmation musicale

György Ligeti
Autoportrait avec Reich et Riley (et Chopin y est aussi)
Irina Kataeva et Pierre-Laurent Aimard, pianos
Sony

Frédéric Chopin
Prélude en mi mineur op. 28 n° 4 (version jazz)
Andrzej Jagodzinski, piano / Adam Cegielski, contrebasse / Czesław Maly Bartkowski, batterie
Polydor

Frédéric Chopin
Prélude en ré mineur op. 28 n° 24
Maria Joao Pires, piano
DGG (Deutsche Grammophon)

Maurice Ohana
24e Prélude
Jean-Claude Pennetier, piano
Arion

Karol Szymanowski
Prélude op. 1 n° 1 en si mineur
Martin Roscoe, piano
Naxos

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