Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mardi 1 août 2017
7 min

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 2 : La goutte d’eau et la bulle de savon

Frédéric Chopin et ses Préludes, épisode 2 : La goutte d’eau et la bulle de savon
Frédéric Chopin en 1849, par Louis-Auguste Bisson (photographe) / George Sand, © Getty

Le Prélude n°6 de Chopin en si mineur est l’un des prétendants au statut de « Prélude de la goutte d’eau ». Il y a aussi le 8, le 15, et, mais plus rarement, le 17 et le 19.

George Sand a écrit pour les Préludes de Chopin : « Ce sont des chefs-d’œuvre. Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et l’audition des chants funèbres qui l’assiégeaient ; ils lui venaient aux heures de soleil et de santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain des guitares, au son des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue des petites roses pales épanouies sur la neige. D’autres encore sont d’une tristesse morne, et, en vous charmant l’oreille, vous navrent le cœur. »

Les récits de George Sand sont d’un intérêt exceptionnel. Ils donnent un éclairage sur la façon dont Chopin composait... et aussi sur la façon dont il doutait. Mais parfois, ils risquent de troubler l’auditeur. La citation précédente, par exemple, a été rédigée après la mort de Chopin. Elle figure dans Histoire de ma vie et est donc postérieur de quinze ans à l’événement qu’elle relate. Elle poursuit :

« C’est là [à Valldemossa] qu’il a composé les plus belles de ces courtes pages qu’il intitulait modestement des préludes.

Il y en a un qui lui vint par une soirée de pluie lugubre où il comptait nonchalamment les gouttes d’eau tombant lourdement sans interruption sur le toit sonore de la Chartreuse et qui jette dans l’âme un abattement effroyable. Nous l'avions laissé bien portant ce jour-la, Maurice et moi, pour aller a Palma acheter des objets nécessaires à notre campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé ; nous avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures, abandonnés de notre voiturin à travers des dangers inouïs. Nous nous hâtions en vue de l'inquiétude de notre malade. Elle avait été vive, en effet, mais elle s'était comme figée en une sorte de désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en pleurant.

En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri, puis il nous dit d’un air égaré et d’un ton étrange : « Ah! je le savais bien, que vous étiez morts ! »

Quand il eut repris ses esprits et qu’il vit l’état où nous étions, il fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers ; mais il m’avoua ensuite qu’en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve, et que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s’était calmé et comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu’il était mort lui-même. Il se voyait noyé dans un lac ; des gouttes d’eau pesantes et glacées lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter le bruit de ces gouttes d’eau, qui tombaient en effet en mesure sur le toit, il nia les avoir entendues.

Il se fâcha même de ce que je traduisais par le mot d’harmonie imitative. Il protestait de toutes ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations pour l’oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale et non par une répétition servile des sons extérieurs.

Sa composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui résonnaient sur les tuiles sonores de la chartreuse, mais elles s’étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des larmes tombant du ciel sur son cœur. »

Un texte magnifique. Malheureusement, George Sand ne précise pas de quel prélude il s’agit. De nombreux musicologues ont donc enquêté. Un des spécialistes de Chopin, Jean-Jacques Eigeldinger, a fait un long article sur le sujet. Il part de la recension d’un véritable orage à Valldemossa, se fie au moment où le piano de Chopin arrive sur l’île, regarde la datation des différents préludes. Il a mené une véritable enquête ! Et celle-ci aboutit à un vainqueur : le n°15. Il réunit tous les critères et est convainquant avec son la bémol/sol dièse répété obsessionnel, mis dans des éclairages toujours différents.

Donc, aujourd’hui, presque tout le monde pense qu’il s’agit du « Prélude de la goutte d’eau ». Oui, mais si George Sand n’avait rien dit ? Ce récit est-il véritablement utile à l’auditeur ? Ne risque-t-il pas au contraire de le distraire d’un plaisir proprement musical ?

Pour répondre à cette question, il peut être intéressant de tenter une contre-expérience. Que se serait-il passé si le récit de George Sand avait été tout différent ? Par exemple, si elle avait confié que Chopin avait vu des enfants jouer avec des bulles de savon. Le compositeur, séduit par cette légèreté, se serait précipité sur son piano et aurait improvisé un prélude sur ce thème.

Tous les musicologues, ensuite, se seraient rués sur le recueil de Chopin, et cette fois, au lieu de pister une goutte d’eau, ils seraient partis en quête d’une bulle de savon ! Une fois l’esprit orienté, tout change. Eh bien, existe-t-il un prélude susceptible de correspondre à ce récit imaginaire ? Cela ne prend pas longtemps d’en trouver un convaincant pour refléter ce récit : le n°10 ! Il est parfait. Un seul risque, peut-être verrez-vous désormais des bulles de savon en l’écoutant...

Programmation :

Frédéric Chopin :
– Prélude pour piano en si min op 28 n°6
– Prélude pour piano en ré bémol maj op 28 n°15
– Prélude pour piano en ut dièse min op 28 n°10
Maurizio Pollini, piano
DGG (DEUTSCHE GRAMMOPHON)

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