Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 14 juillet 2017
7 min

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 5 : Du Wagner à la sauce jazzy

La deuxième enquête musicale de Claude Abromont se penche sur le cas de Claude Debussy et de son recueil pour piano The Children’s Corner. Episode 5 : Du Wagner à la sauce jazzy.

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 5 : Du Wagner à la sauce jazzy
Claude Debussy, par Nadar vers 1908 / Richard Wagner en 1871

Ils sont peu nombreux, les jeunes pianistes qui, en jouant le Golliwog’s cake walk, se doutent que Debussy ferraille avec son homologue allemand, Richard Wagner. Il faut dire que la pièce brillante met en scène la danse d’une poupée de chiffon sur un rythme syncopé de Ragtime. Et Debussy devait être assez attaché à cette petite poupée, à ce Golliwog, puisqu’il en a croqué un portrait sur la page de garde de sa partition. Bref, à première vue, ce cake-walk est juste une page amusante, jazzy… et pas trop difficile à jouer.

Mais en réalité, sous cette apparence détendue, Debussy se livre à une joute parodique avec Wagner. Elle a lieu dans la section centrale. Debussy demande de la jouer « avec une grande émotion ». Or cet épisode n’est rien d’autre qu’un pastiche du Prélude du Tristan und Isolde de Wagner, page célèbre entre toutes. Cela pose une foule de questions. Pourquoi, cachée sous les attributs d’une danse de salon, Debussy nous propose-t-il une présentation cryptée de Wagner ? Le déteste-t-il ?

Oui… et non, c’est plus nuancé… Si Debussy s’est souvent montré caustique avec la Tétralogie — il la qualifie de « machine à trucs » — il vénère au contraire Parsifal et Tristan. On dispose par exemple du témoignage d’un de ses amis qui rapporte l’avoir vu littéralement trembler d’émotion après une représentation de Tristan au Théâtre des Champs-Élysées en 1914.

Pourquoi Debussy se moque-t-il donc de Tristan ? Pour comprendre cette farce, il est nécessaire de faire un détour du côté de la folie wagnérienne qui régnait en France pendant la fin du XIXe siècle.

Aller à Bayreuth représentait alors l’équivalent d’un pèlerinage que d’ailleurs Debussy a lui-même effectué deux fois, y côtoyant Hugo Wolf et Gustav Mahler. Les livres sur Wagner pullulaient à Paris, tandis que les guides d’écoute consacrés à ses opéras se multipliaient de façon déraisonnable. Et beaucoup de mélomanes s’étaient même abonnés à la Revue wagnérienne. Le sommet de cette idolâtrie a probablement été l’ouvrage d’Albert Lavignac publié en 1897, intitulé Le Voyage artistique à Bayreuth. Cet essai pourrait être abordé comme un Guide du routard wagnérien. On y trouvait pêle-mêle, des conseils pour prendre ses billets, les étapes de l’itinéraire, la liste des musiques jouées à la fin des entractes, des analyses de tous les opéras et même la liste de tous les français ayant assisté aux représentations depuis la création du festival. Rappelons que Lavignac fût le professeur de solfège de Debussy !

Pour donner une meilleure idée encore de la folie wagnérienne ambiante, il faut lire ce que Saint-Saëns rapporte : « des gens incapables de jouer au piano les choses les plus faciles, et qui ne savaient pas un mot d’allemand, passaient des soirées entières à déchiffrer les partitions les plus difficiles qui soient au monde, à chanter cette musique dont chaque note n’a de sens que jointe au mot sur lequel elle est écrite, et se pâmaient d’admiration ».

Ce qui fut probablement encore pire pour Debussy, consistait en ce qu’il nommait une « science de castor », c’est-à-dire repérer des thèmes musicaux, leur donner des noms, comme le thème de l’épée, le thème du désir, le thème du Walhalla, et commenter le sens de leurs innombrables apparitions. Le 6 mai 1893, Debussy a participé à une des ces séances que l’on pourrait qualifier d’analyse wagnérienne sauvage. Avec la complicité du virtuose Raoul Pugno au second piano, il y a joué des extraits de L’Or du Rhin, le poète Catulle Mendés, théâtral à souhait, lisait une conférence sur la Tétralogie.

Donc, si Debussy se moque de Wagner dans son Childrens’s Corner, un cycle pour enfants, c’est probablement aussi pour critiquer l’analyse musicale dans sa forme pédante, scolaire et sans fantaisie, et surtout pour lui opposer les plaisirs de l’école buissonnière. D’une certaine façon, c’est déjà ce qu’il a fait dans sa première pièce, le Doctor Gradus ad Parnassum où il se moque gentiment de Clementi.

Toutefois, on ne se moque bien que de ce qu’au fond l’on aime. Une preuve ? Lorsque la création de son Pelléas et Mélisande dût avoir lieu à Paris, il s’est avéré que le temps musical que Debussy avait prévu pour les changements de décors était trop court. Il lui fallait obligatoirement ajouter plusieurs interludes. Et il ne restait que quelques jours avant la Première. Il avait eu des années pour élaborer la cohérence de son style et de son langage, aboutissant à une partition d’une grande pureté. Par contre, les dernières sections de son opéra ont dû être écrites dans l’urgence. Y a-t-il eu des conséquences à cela ? Mais oui, le retour d’influences refoulées. Notamment celles de Parsifal

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