Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Jeudi 13 juillet 2017
7 min

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 4 : Qui est donc ce Jimbo ?

La deuxième enquête musicale de Claude Abromont se penche sur le cas de Claude Debussy et de son recueil pour piano The Children’s Corner. Episode 4 : qui est donc ce Jimbo ?

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 4 : Qui est donc ce Jimbo ?
Claude Debussy, par Nadar vers 1908 / Couverture de "Children's Corner", par Debussy

Le titre de la seconde pièce du recueil, Jimbo’s Lullaby, fait songer à celui qui a vécu jusqu’à l’âge de 24 ans de 1861 à 1885. Appelé Jimbo, ou parfois Jumbo, il est né dans les savanes de l’Abyssinie, ainsi que l’on nommait alors l’Éthiopie. Il s’agit d’un très bel éléphant, qui fut capturé puis mis en cage au zoo du Jardin des plantes à Paris. Puis il a été échangé contre un rhinocéros d’un zoo de Londres en 1865. Il a ensuite été cédé au cirque Barnum en 1882. La mort de cet animal, devenu très célèbre en raison de sa taille colossale, a été terrible : une collision en 1885 avec une locomotive lors d’une tournée ! Debussy avait 23 ans et l’événement a fait la Une de tous les journaux, le marquant nécessairement. Peut-être d’ailleurs l’avait-il vu en vrai lors d’un voyage ! En conclusion, cette composition de Debussy est la berceuse d’un éléphant, voire de plusieurs puisqu’il a proposé comme traduction de son titre : Berceuse des éléphants. Pour être encore plus précis, si l’on croit le dessin qu’il a fait pour la couverture de sa partition, il pensait à un éléphanteau, idée qu’une indication notée à l’intention de l’interprète peut encore renforcer : « doux, et un peu gauche ». On sent très nettement la tendresse que le compositeur ressentait pour l’animal qu’il mettait ainsi en sons.

Il y a, en contrepoint du thème, des doum doum percussifs. Debussy, qui souhaite évoquer un cadre africain, fait certainement ainsi allusion à des percussions telles que le balafon. Et la gamme qu’il utilise, une gamme qu’on appelle pentatonique, se pratique tout particulièrement en Afrique. Elle participe donc à cette géographie de l’écoute. Pourtant, n’y a-t-il que l’Afrique d’évoquée dans cette musique ?

Dans la section centrale de la pièce, Debussy donne comme indication : « un peu plus mouvementé ». Cet épisode musical semble proposer deux directions d’écoute plutôt contradictoires. Nous restons évidemment dans le monde des berceuses, mais nous changeons de continent. De façon espiègle, Debussy cite le début de la mélodie : « Dodo, l’enfant do ». Mais il l’harmonise de façon bien étrange. Ce n’est plus le pentatonique africain, mais une gamme par tons. Il choisit souvent cette gamme lorsqu’il souhaite créer un sentiment d’enfermement, ou même d’angoisse. Par exemple, dans son opéra Pelléas et Mélisande, la gamme par tons est omniprésente pendant la scène étouffante des souterrains, lorsque Golaud, par jalousie, envisage d’assassiner Pelléas.

Que peut bien venir faire un tel climat d’épouvante dans une berceuse enfantine ? Je vous propose une hypothèse. Si, de façon générale, la pièce parle de l’endormissement d’un petit éléphant d’Afrique, incarné par la mélodie pentatonique et les doum doum des balafons, dans la réalité, c’est bien de sa fille Chouchou qu’il s’agit. Ce n’est pas un éléphant mais sa fille qui doit s’endormir ! Et, cette fois, nous sommes en France, d’où l’allusion à la comptine française « Dodo, l’enfant do ». Or, avez-vous déjà essayé d’endormir un enfant ? Il résiste, il veut encore jouer, et surtout… il veut qu’on lui raconte des histoires. Et lesquelles préfère-t-il ? Celles qui font peur, bien sûr. Voilà peut-être le sens de cet épisode central. Un père souhaite endormir son enfant mais finit par céder à ses envies. Il se lance alors, et raconte une petite histoire. Mais à la fin, il va tout de même parvenir à son but, l’endormissement. Debussy le suggère en effilochant sa mélodie. Elle disparait dans le grave, tandis que quelques notes de Dodo, l’enfant do flottent encore dans la résonance du piano…

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