Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Lundi 10 juillet 2017
7 min

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 1 : Que de touches blanches !

La deuxième enquête musicale de Claude Abromont se penche sur le cas de Claude Debussy et de son recueil pour piano The Children’s Corner. Episode 1 : que de touches blanches !

Claude Debussy et le Children's Corner, épisode 1 : Que de touches blanches !
Claude Debussy, par Nadar, ~1908 / Claude Debussy avec sa famille, 1893, © Getty / / DEA / G. DAGLI ORTI

France, 1908. Claude Debussy, âgé de 46 ans, déjà très célèbre, père d’une fillette de 4 ans, se lance dans l’écriture d’un cycle de petites pièces espiègles et tendres. Mais son Children’s Corner regorge d’énigmes, de farces et de faux exercices digitaux. Le plus surprenant ? Tous ses titres sont en anglais… ou en latin !

Le début de la première pièce du recueil, nommée Doctor gradus ad parnassum, se restreint de façon presque absolue aux touches blanches, le compositeur n’utilise ni dièses ni bémols.

Pourquoi seulement des touches blanches ?

Debussy souhaite ici évoquer le difficile labeur de l’apprenant. Il s’adresse au jeune pianiste qui veut travailler avec patience l’égalité, l’agilité et la vigueur de ses doigts. Il lui faut débuter par des situations simples. Les difficultés plus redoutables, ce sera pour les années suivantes.

Et le titre Gradus ad Parnassum ?

Le titre de la pièce introductive du recueil nous donne une seconde indication en ce sens : Doctor Gradus ad Parnassum. Par l’indication latine Gradus ad Parnassum, Debussy fait référence à la montée au Parnasse. Il évoque une progression — par degrés successifs — jusqu’au couronnement ultime, le Mont mythique. N’oublions pas que c’est le lieu où résident les neuf Muses des arts.

Debussy n’a pas bien sûr inventé cette expression. Dans le domaine musical qui est le sien, il dispose de deux précédents célèbres. Un recueil de contrepoint publié par Johann Joseph Fux en 1725 et qui fut abondamment pratiqué, notamment par Beethoven.

Mais Debussy s’adresse à l’apprenti pianiste et non au futur compositeur. Sa source véritable est très certainement le célèbre recueil de 100 études composé entre 1817 et 1826 par Muzio Clementi, intitulé lui aussi Gradus ad Parnassum. Le clin d’œil est limpide, Debussy porte un regard attendri sur les exercices que sa fille Chouchou devra bientôt entreprendre.

Mais l’idée de Debussy va plus loin. Depuis toujours, il s’affirme anticonformiste, réfractaire à l’embrigadement :

Qu’on veuille apprendre la musique, on a le choix entre le Conservatoire et la Schola Cantorum, où, fût on génial comme Bach, doué comme Chopin, il faut subir le même règlement. Par quelle suite de miracles ces deux mots : art, règlement, ont-ils pu se trouver associés, est proprement inimaginable.

Et le prefixe Doctor ?

Le cadre à la fois pédagogique et subversif de la petite pièce est maintenant clair. Reste à comprendre le préfixe « Doctor » que Debussy a apposé au plus traditionnel « Gradus ad Parnassum ». Et cette fois, c’est une lettre à son éditeur Jacques Durand du 15 août 1908 qui nous édifie. L’éditeur ayant lui-même été surpris par le titre, Debussy lui explique que son « Docteur Gradus ad Parnassum est une sorte de gymnastique hygiénique et progressive qu’il convient de jouer tous les matins à jeun, en commençant par Modéré pour aboutir à Animé… »

Tentons à présent une synthèse : Doctor Gradus ad Parnassum désigne un exercice comme ceux de Clementi qui, fait tous les matins, doit réussir à muscler les doigts et à faire naître le virtuose. Mais bien sûr, il faut le jouer sans s’interdire les joies de l’école buissonnière. Un projet qui exprime toute la malice et la liberté de Debussy.

Grâce à une captation sur rouleaux Welte-Migon, on a même la possibilité d’entendre Debussy en personne le jouer.

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