Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Vendredi 28 juillet 2017
7 min

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 5 : Il vous faut l’oublier !

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 5 : Il vous faut l’oublier !

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 5 : Il vous faut l’oublier !
Alban Berg, 1920 / Hanna Werfel Fuchs Robettin, © Getty / Ullstein Bild /

Le mouvement 3 de la Suite lyrique, Allegro misterioso, est le plus spectaculaire des six. La musique de l’École de Vienne, en dépit de son aura révolutionnaire, semble parfois conservatrice, notamment lorsqu’on la compare à Varèse, aux futuristes italiens, ou même à Stravinsky. Mais ce mouvement est stupéfiant. Il aurait facilement pu être écrit, sans aucun changement, un demi-siècle plus tard.

Cette musique — que Berg a qualifiée de « murmurante » — semble impalpable. Elle doit souvent être jouée en déplaçant l’archet vers le chevalet en vue d’obtenir un son grinçant. Il n’est pas étonnant qu’elle ait marqué de très nombreux compositeurs, Bartók, en premier lieu. Dans son troisième quatuor, écrit deux ans après celui de Berg, on ne peut manquer d’y penser à de nombreuses reprises. Et un compositeur ultérieur comme Ligeti semble avoir puisé sa propre matière, son sens de la texture arachnéenne, dans ce même Allegro misterioso.

Pour en revenir au mouvement 3 d’Alban Berg, ce qu’indique la découverte de 1976, la partition annotée qu’il a offerte à Hanna Fuchs, est éclairant. La première partie, murmurée, suggère les futurs amants Alban et Hanna qui n’osent pas s’avouer leur secret. Le centre, Trio estatico, est le moment où ils se déclarent leur amour. Puis, dans la troisième partie a lieu une tentative de refoulement de celui-ci. Un projet plus facile à mettre en mots qu’en notes ! Pour une déclaration d’amour, il suffit de faire un grand duo entre l’alto et le violon 1. Celui-ci sera le cœur du mouvement suivant. Et il naît pendant le Trio du mouvement 3.

Mais le plus difficile reste de mettre en musique l’idée de refoulement. Si l’on compare les dix premières secondes du mouvement avec les dix dernières, on découvre que la fin est identique au début, mais jouée à rebours, comme un disque passé à l’envers. Il faut s’intéresser aux idées musicales pour le percevoir : le début propose trois interventions isolées, poursuit par la mise en route d’un mouvement régulier, mécanique, et enfin, le violoncelle se joint au trio, en pizzicato. À la fin c’est l’inverse, le violoncelle en pizzicato disparaît, puis le mouvement régulier s’effiloche, ne laissant plus que les trois interventions isolées avant le silence final. Quel meilleur moyen de suggérer l’idée d’un refoulement ? Et sur la partition d’Hanna, Berg a noté : « Vergessen sie es », « Il vous faut l’oublier ! »

Les trois interventions isolées sont singulières. Elles n’utilisent que quatre notes différentes, avant que ces notes ne soient reprises par le violoncelle, puis hantent tout le mouvement. Là, Berg s’inscrit dans une longue tradition. Celle que Schumann a illustrée dans son Carnaval et qui justifie qu’une des pièces de ce cycle soit intitulée Les Lettres dansantes. Nombreux en effet sont les compositeurs qui ont joué sur une équivalence entre les notes de musique et les lettres de l’alphabet, le B.A.C.H. de Bach étant le plus célèbre.

Dans la Suite lyrique, les équivalents en lettres des notes donnent la-si bémol-fa-si ou, en solfège allemand, a-b-f-h. Fin de l’enquête : ce sont les initiales croisées des deux amants, Alban Berg et Hanna Fuchs, décidément partout dans ce quatuor. Et on comprend alors d’autant mieux la belle phrase écrite par le musicologue Esteban Buch dans son livre, Histoire d’un secret, à propos de La Suite lyrique : « Le souci principal de Berg, au lieu de voir sa vie reflétée par l’écriture, a été de l’inscrire dans son œuvre. »

Les invités :
L'équipe de l'émission :