Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Mercredi 26 juillet 2017
7 min

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 3 : Un Baudelaire en filigrane

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 3 : un Baudelaire en filigrane.

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 3 : Un Baudelaire en filigrane
Alban Berg, 1920 / Charles Baudelaire, 1862, © Getty / Ullstein Bild / Étienne Carjat

Alban Berg a composé sa Suite lyrique en 1925. De nombreux auditeurs et analystes ont immédiatement senti que cette musique est dotée d’une dimension particulièrement dramatique. Mais ce caractère pouvait simplement relever du tempérament usuel de Berg, celui qui s’est déjà exprimé dans Wozzeck, et celui qui redoublera dans Lulu. Il y a bien eu une légende qui circulait sur une partition perdue, mais tous ceux qui connaissaient la vérité la taisaient. Le secret perdure jusqu’en 1976, année du décès d’Hélène Berg. Après des années de recherche, le musicologue américain George Perle met enfin la main sur le trésor : il consulte chez Dorothea Fuchs, la fille d’Hanna Fuchs dont Berg a secrètement été amoureux jusqu’à la fin de sa vie, un ensemble de documents d’une valeur inestimable. Il découvre les lettres adressées par Berg à Hanna et une partition du quatuor minutieusement annotée avec des encres de différentes couleurs. Berg y souligne, pour Hanna seule, la signification profonde de sa musique, dévoilant un réseau d’inventions symboliques d’une densité exceptionnelle.

Par exemple, tout le monde avait bien constaté l’importance de la note si, H en allemand. Hasard heureux, ce H pouvait tout autant désigner Hélène que Hanna ! Par contre, le fa qui lui était accolé, n’avait pas pris sens, car ce F n’avait pas été associé à l’initiale de Fuchs. Nous reviendrons plus tard sur ces 4 notes, la, si bémol, fa, si, et sur tout ce que Berg en tire.

On savait aussi Berg obsédé par le chiffre 23, une obsession telle que 23 a pu devenir le titre d’une revue fondée sous son influence. Mais la présence tout aussi spectaculaire du chiffre 10 dans la partition de la Suite lyrique restait mystérieuse. Grace à la partition annotée, on découvre qu’il s’agit du chiffre d’Hanna. Et Berg revient de façon obsessionnelle sur les chiffres dans ses courriers. Il s’extasie par exemple lorsqu’il découvre que son billet de train possède le numéro 1023, c’est-à-dire leurs deux chiffres mis bout à bout, 10 et 23. Et la première lettre d’amour que Berg adresse à Hanna fait précisément 23 pages…

Tout cela est touchant, mais plutôt anecdotique, ou même cryptée. Concernant ce qu’il confie à Hanna pour son sixième et dernier mouvement, il en va tout autrement. Sa substance intégrale provient d’un poème des Fleurs du mal de Baudelaire, le De profondis clamavi. Berg remarque au passage que ce poème figure page 46 du recueil, soit 2*23. Et ce poème avait déjà été recopié par Berg dans la lettre où lui est venu l’idée de son quatuor.

Voilà ce sonnet :

J’implore ta pitié, Toi, l’unique que j’aime,
Du fond du gouffre obscur où mon cœur est tombé.
C’est un univers morne à l’horizon plombé,
Où nagent dans la nuit l’horreur et le blasphème ;

Un soleil sans chaleur plane au-dessus six-mois,
Et les six autres mois la nuit couvre la terre ;
C’est un pays plus nu que la terre polaire
— Ni bêtes, ni ruisseaux, ni verdure, ni bois !

Or il n’est pas d’horreur au monde qui surpasse
La froide cruauté de ce soleil de glace
Et cette immense nuit semblable aux vieux Chaos ;

Je jalouse le sort des plus vils animaux
Qui peuvent se plonger dans un sommeil stupide,
Tant l’écheveau du temps lentement se dévide !

La connaissance de ce poème éclaire une foule de détails mystérieux. Bien évidemment, en premier son climat. Mais aussi sa fin dépressive et ouverte qui matérialise l’écheveau du temps qui lentement se dévide. Ensuite, les phrases « Un soleil sans chaleur plane au-dessus six-mois, Et les six autres mois la nuit couvre la terre ; » sont cruciales. Berg les voit comme une allusion aux angoisses qui traversent ses nuits, déchirées par de terribles crises d’asthmes. Seule l’arrivée du jour les soulage. Mais ce n’est pas tout. Pour un dodécaphoniste, ces deux fois six mois aboutissant à 12, sont irrésistibles. Et, sous la plume de Berg, elles aboutissent à une formidable construction symétrique.

Cependant, Berg ne travaille pas directement sur le texte de Baudelaire. Il utilise une traduction de Stephan George. Le « ruisseau » de Baudelaire y devient « Bach ». Et donc, quand le texte, version George dit : « nicht einmal Bach », qu’on pourrait traduite par : « et même pas Bach », c’est l’endroit précis où Berg cite Wagner !

Tout cela est déjà incroyable, mais Berg va encore plus loin. Dans la partition qu’il offre à Hanna, il entoure des notes, matérialisant une ligne mélodique complète qui semble circuler entre les quatre instruments. C’est une ligne mélodique qui porte les syllabes du poème et qui est vocale, chantante, expressive. Il s’agit là d’une découverte stupéfiante : donc, si Berg n’avait pas été tenu au secret, le Largo desolato qui clôt la Suite lyrique aurait été un véritable Lied ! Et aujourd’hui, plusieurs quatuors ont tenté l’aventure d’ajouter une voix aux cordes, par exemple le Quatuor Petersen…

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