Les Enquêtes musicales de Claude Abromont
Magazine
Lundi 24 juillet 2017
7 min

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 1 : Une partition… et des secrets

Les enquêtes musicales de Claude Abromont, Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 1 : une partition… et des secrets.

Alban Berg et la Suite lyrique, épisode 1 : Une partition… et des secrets
Alban Berg, 1920 / Arnold Schönberg, 1927, © Getty / Ullstein Bild / Man Ray

Berg a confié dans une lettre, à propos de l’Andante amoroso de la Suite lyrique : « c’est la musique la plus belle que j’aie jamais écrite, je crois ».

Mais tout le quatuor est exceptionnel. Y compris son histoire ! La connaissance de la Suite lyrique d’Alban Berg a en effet été rythmée par des péripéties uniques dans l’histoire de la musique. Plusieurs des amis de Berg ont menti, une partition annotée a soi-disant disparue, une Berg-Society a été créée pour contrer la veuve de Berg. Elle voulait garder la main sur tous les documents. Mais il y a eu aussi un musicologue américain qui découvre la partition annotée, et qui n’en divulgue que des bribes. Le tout sur fond d’une sublime histoire d’amour extra-conjugal, secrète et non consommée.

L’aventure de ce quatuor débute en mai 1925. Alban Berg, le célèbre compositeur viennois, prend le train pour Prague. Un festival de la Société internationale de musique contemporaine va s’y tenir. Un ami proche, le compositeur et chef d’orchestre Alexander von Zemlinsky, auteur d’une magnifique Symphonie lyrique, doit diriger trois fragments de Wozzeck. Berg a créé cet opéra quatre ans plus tôt, à Berlin. Le nombre de répétitions qu’il a fallu pour cette création est devenu légendaire : pas moins de 137 !

Berg a prévu de loger pendant une semaine chez Hanna et Herbert Fuchs-Robettin, une riche famille d’industriels. Alma doit les lui faire rencontrer. Ex Alma Mahler, elle est à présent mariée à l’écrivain Franz Werfel, lui même frère de Hanna Fuchs. Chacun de son côté, Alban et Hanna sont mariés et mènent des vies tranquilles. Il existe même des articles de presse qui vantent le calme qu’Hélène Berg sait faire régner, calme propice à l’éclosion des chefs-d’œuvre bergiens, pourtant d’une dimension violente et tourmentée.

D’après un secret connu d’un cercle assez large, l’épouse de Berg, Hélène Nahovsky, serait la fille naturelle de l’empereur François-Joseph ! Personnalité forte, elle jouera un rôle capital pour le rayonnement de Berg. S’il décède jeune en 1935, elle lui survit pendant plus de quarante ans. Elle devient alors une farouche gardienne du temple. Au passage, elle bloque la complétion du 3e acte de Lulu… et interdit aux chercheurs la divulgation de la vérité sur la Suite lyrique.

En 1925, donc, Berg, sans son épouse, arrive à Prague. Il ne se passe rien de particulier, aucun signe prémonitoire de l’amour en passe de naître. Et pourtant, la semaine qu’il va passer chez les Fuchs sera déterminante pour sa vie. Lorsqu’il repart, il est amoureux d’Hanna et il le restera jusqu’à la fin de sa vie. Aucun des deux ne souhaitent détruire son foyer, ce sera donc un amour sans espoir. Berg traverse alors une expérience intérieure terrible, le sentiment de se dédoubler. En 1931, il confie à Hanna qu’une partie de lui, celle officielle, reste capable de prendre du plaisir à conduire une voiture, tandis que l’autre, la vraie, celle qui, pour reprendre ses termes, est capable de composer Lulu, est blessée à jamais. Ce dédoublement se découvre même dans la graphie de l’écriture de Berg. Ses lettres officielles sont élégantes, écrites à l’encre. Mais celles destinées à Hanna sont griffonnées au stylo, pendant des instants volés, soit dans le train, soit dans des cafés. Ces lettres extraordinaires que Berg adresse secrètement à Hanna pendant les années qui vont suivre leur rencontre n’ont été connues que récemment. Et leur première traduction française date de 2014, chez Actes Sud.

Dans une de ces lettres, celle de juillet 1925, l’idée du quatuor germe soudain :

« Me sera-t-il donné de trouver la sérénité de transposer en sons ce que j’ai vécu pendant ces jours-là à Prague-Bubenec ? À ce jour, je ne le pourrais pas : je ne puis toucher le clavier, ni écrire la moindre portée — car elle ne cesse de saigner, cette grave blessure que je porterai toute ma vie. Je préfère encore écrire des Lieder. Mais comment ?! Les paroles des textes me trahissent. Il faudrait que ce soient des Lieder sans paroles où seul pourrait lire celui qui sait — toi seule. Peut-être cela sera-t-il un quatuor à cordes. »

Ainsi, grâce aux lettres de Berg, mais aussi aux nombreuses esquisses acquises par la Bibliothèque Nationale d’Autriche en 1992, on suit toutes les étapes de la naissance de cette histoire d’amour mise en musique. On ? Qui est ce « on » ? Nous, certes, mais qu’en était-il des contemporains de Berg ? Eux, ne connaissaient rien du secret. Ils pensaient au contraire qu’il s’agissait d’une musique pure, ou plutôt, comme l’avait affirmé l’ami et élève de Berg, le philosophe Adorno, ils étaient convaincu qu’il s’agissait d’un « opéra latent », c’est-à-dire une musique expressive, dramatique, mais qui ne raconte rien de précis. Bien sûr, Adorno déformait la réalité, d’autant plus qu’il la connaissait parfaitement. C’est lui-même qui portait les lettres de Berg à Hanna depuis Vienne jusqu’à Prague.

Donc, sans même que le programme de la Suite lyrique n’ait été connu, la partition s’est suffit à elle-même. Son intérêt proprement musical a fait que le public l’a adoptée et l’a élevée au rang d’une des partitions de musique de chambre les plus aimées de l’école de Vienne. Et ce qui est advenu après l’année 1976, année où Dorothea, fille d’Hanna Fuchs, divulgue les documents qui concernent le secret de sa mère, relève d’une autre enquête…

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