Dimanche 9 août 2020
1h

Détenus et fous de la gâchette

Les prisons, les cellules et même le tristement célèbre couloir de la mort ont été des sources d’inspiration abondantes, surtout pour les musiciens de blues. Les plus fougueux étaient prompts à dégainer un colt, les autres sortaient leur guitare pour chanter les faits d’armes des bandits légendaires

Détenus et fous de la gâchette
Elvis Presley, détenu de cinéma dans Jailhouse Rock en 1957, © Getty / RB

Les prisons, les matons, les travaux forcés… sont des thèmes récurrents chez les musiciens américains. Mais les manières de les traiter varient selon les styles et les origines des artistes, car ils n’ont pas tous un rapport similaire à ces lieux. Chez les bluesmen du Sud, ici représentés par Sam Collins, le thème est traité avec une gravité teintée de misérabilisme. Le chant est une complainte sur les mauvais traitements et les séquelles infligés aux prisonniers. L’artiste parle du pénitencier d’Angola, situé en Louisiane et tristement célèbre pour les traitements que les forçats y recevaient. Souvent cité par les bluesmen, notamment de Louisiane et du Delta, Angola fait figure « d’enfer sur terre ». Parmi les musiciens qui y furent enfermés, Lead Belly est le plus célèbre. C’est là qu’Alan Lomax l’enregistrera pour la première fois. Un de ces disques est disponible dans l’émission ci-dessous.

En 1957, le jeune Magic Sam chante aussi les mauvais souvenirs de ses jours passés « au trou », entre humiliation et torture. La période qu’il passera réellement derrière les barreaux – après l’enregistrement - pour s’être soustrait à ses obligations militaires le reste de sa courte vie. En 1968, le guitariste Doug Quattlebaum, redécouvert alors qu’il est marchand de glaces, livre aussi un Jailhouse Blues poignant, aux frontières du blues et la soul. C’est son dernier disque avant que sa trace ne soit perdue.

Le sujet carcéral est aussi présent chez les jazzmen. Mais avec davantage de légèreté. Pleasetake me out of jail, enregistré en 1927, par un Fats Waller d’humeur facétieuse et qui voltige du piano à l’orgue, fait sourire. Surtout que les autres musiciens ne sont pas à la hauteur et peinent à suivre le maître du clavier. Quant au Fort Worth Jail, signé D. Reinhardt, (pour connaître cette histoire de Reinhardt au pays des cow-boys, reportez-vous à l’émission) il s’agit d’une gentille bluette, sauf si Lonnie Donegan s’en empare et la rend volcanique.

Nicola Sacco et Bartolemeo Vanzetti, condamnés à mort puis réhabilités. Woody Guthrie leur a consacré un album
Nicola Sacco et Bartolemeo Vanzetti, condamnés à mort puis réhabilités. Woody Guthrie leur a consacré un album, © Getty / Keystone

Une guitare comme mitrailleuse

Parmi leur attirail, certains musiciens possèdent des armes à feu. Pour se protéger lorsqu’ils rentrent tard, avec la paie de la soirée ou pour être plus persuasifs en tentant d’obtenir cette paie. L’anecdote de King Oliver menaçant ses musiciens retardataires avec un revolver est également célèbre. Mais plus nombreux sont  ceux qui utilisent leurs instruments comme une arme. Ainsi, Jenks « Tex » Carman s’amuse à imiter des marches militaires et à reproduire le son des balles dans l’étrange The caissons go rolling along. Plus sérieux et plus politisé, Woody Guthrie exhibe l’inscription « This machine kills fascists » (« Cette machine tue les fascistes ») sur sa guitare. Durant les années 1940, il écrit plusieurs chansons contre le régime nazi et parallèlement chante les grands noms du crime américains, qu’ils appartiennent à un passé déjà lointain (Jesse James, Billy the kid…) ou plus proche (« Pretty Boy » Floyd). Pour cette émission, nous avons retenu un titre dédié à Sacco et Vanzetti, deux émigrés italiens victimes d’une erreur judiciaire et exécutés en 1927 et dont le procès a divisé l’opinion publique américaine.

Woody Guthrie vers 1943, tenant sa guitare avec la fameuse phrase
Woody Guthrie vers 1943, tenant sa guitare avec la fameuse phrase, © Getty / Donaldson

Si les bluesmen et les songsters (musiciens itinérants, préfigurateurs de la folk) chantent les criminels, cela ne marque pas leur adulation. Ils perpétuent le souvenir d’un événement marquant, via une chanson d’actualité qui survit des décennies à l’événement qu’elle raconte. La fusillade entre Billy Lyons et le bandit Stagger Lee chantée par Furry Lewis en 1927 (retenue ici) n’a pas grand-chose à voir avec la version du pianiste Archibald en 1950. Les années passent, les récits sont enjolivés, chacun y va de son couplet supplémentaire, jusqu’à imaginer l’arrivée de Stagger Lee en enfer. Quinze titres d’une musique taxée de « diabolique »…parfois à raison.

Programmation musicale

Fats Waller, Thomas Morris & His Hot Babies
Please Take Me Out of Jail
Fats Waller (piano, orgue), Thomas Morris (cornet), Jimmy Archey (trombone), Bobby Leecan (guitare), Eddie King (batterie)
78 tours Victor

Please Take Me Out of Jail
Please Take Me Out of Jail

Lonnie Donegan
Fort Worth Jail (Dick Reinhart)
Lonnie Donegan (guitare, voix)
45 tours Vogue

Fort Worth Jail
Fort Worth Jail

Woody Herman
Fort Worth Jail (Dick Reinhart)
Woody Herman (clarinette, voix), Clarence Willard ? (trompette), Tommy Linehan (piano)
78 tours Decca

Woody Herman
Woody Herman

Doug Quattlebaum
Jailhouse Blues (Doug Quattlebaum)
Doug Quattlebaum (guitare, voix)
45 tours Na-Cat

Jailhouse Blues
Jailhouse Blues

Magic Sam "Roll Your Moneymaker"
21 Days in Jail (W. Dixon, L.P. Weaver)
Trikont

Roll Your Moneymaker
Roll Your Moneymaker

Sam Collins "Jail House Blues"
Jail House Blues
Yazoo

Jail House Blues
Jail House Blues

Claude Nougaro "Anthologie"
Sing Sing Song (N. Adderley, O. Brown Jr.)
Claude Nougaro (voix)
Universal

Claude Nougaro
Claude Nougaro

Willie "61" Blackwell
Machine Gun Blues
Willie Blackwell (guitare, voix)
78 tours Bluebird (enregistré par Alan Lomax)

Machine Gun Blues
Machine Gun Blues

Jenks "Tex" Carman "Hawaiian Music - Honolulu-Hollywood-Nashville 1927-1944"
The Caissons Go Rolling Along
Frémeaux & Associés

Hawaiian Music
Hawaiian Music

Sonny Terry & His Buckshot Five
Dangerous Woman (With a .45 in Her Hand)
Harlem

Sonny Terry & His Buckshot Five
Sonny Terry & His Buckshot Five

Don Redman "Les disques de la Victoire - American Army V-discs 1943-1949"
Pistol Packin' Mama (Al Dexter)
Don Redman & His Orchestra
Frémeaux & Associés

Les disques de la Victoire
Les disques de la Victoire

Woody Guthrie "Ballads of Sacco & Vanzetti"
Two Good Men (Woody Guthrie)
Woody Guthrie (guitare, voix)
Smithsonian Folkways

Ballads of Sacco & Vanzetti
Ballads of Sacco & Vanzetti

Furry Lewis "The Return of the Stuff that Dream are Made of"
Billy Lyons & Stack O'Lee
Yazoo

The Return of the Stuff that Dream are Made of
The Return of the Stuff that Dream are Made of

Cleo Brown "Boogie Woogie - Rockin' Roots Tracks"
(Pinetop's) Boogie Woogie (C. Smith)
Cleo Brown (piano, voix)
Saga

Boogie Woogie - Rockin' Roots Tracks
Boogie Woogie - Rockin' Roots Tracks

Jerry Lee Lewis "The Sun Story"
Breathless
Jerry Lee Lewis & His Pumping Piano
Rhino

The Sun Story
The Sun Story
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