Lundi 20 juin 2016
8 min

Reportage : à la découverte du programme GURI au Brésil

En Amérique latine, on connait El Sistema, le programme qui aide des milliers de jeunes issus de milieux défavorisés grâce à la musique au Venezuela. La ville de São Paulo s’est inspirée de cette expérience pour créer GURI, qui partage les mêmes objectifs d’éducation musicale et sociale.

C’est au Conservatoire supérieur de la ville que nous reçoit Paulo Zuben, son directeur, également à la tête de GURI. L’école de musique est au cœur de São Paulo, à deux pas de la Pinacothèque, mais également à quelques mètres seulement des rues où se réunissent par dizaines les fumeurs de crack, comme un symbole des nombreuses inégalités qui gangrènent la ville et contre lesquelles GURI tente de lutter.

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Administré par l’organisationSanta Marcelina Cultura, le programme permet à 13 000 jeunes issus de quartiers à très forte vulnérabilité sociale d’accéder à des cours de musique dans l’un des 46 pôles culturels implantés en périphérie de la ville. Agés de 6 à 18 ans, ils peuvent donc, sur la base du volontariat, apprendre à jouer gratuitement d’un instrument. Les plus jeunes débutent par une formation musicale initiale de 2 heures par semaine, qui s’étend ensuite à 5 heures hebdomadaires.

Une vocation sociale

Pour Paulo Zuben, GURI est avant tout un programme à vocation sociale : « En réalité, la musique est un outil parce qu’elle permet l’engagement des jeunes, elle favorise le travail collectif, l’écoute, l’harmonie et c’est seulement dans ce contexte que l’on peut effectivement se rapprocher des jeunes. Ce n’est pas forcément un programme dont l’objectif est de professionnaliser les musiciens, mais c’est à travers la musique que l’on arrive à transformer la réalité sociale des élèves ».

Dans chacune des unités culturelles, en plus des nombreux professeurs de musique, des travailleurs sociaux sont présents. Ils suivent les enfants, et vont régulièrement à la rencontre de leurs familles pour les soutenir dans leurs démarches sociales, sanitaires, ou parfois même judiciaires. Ils informent les enfants et les parents de leurs droits et leurs devoirs : « L’objectif est de favoriser l’épanouissement et l’autonomisation de l’enfant, et cela passe par un univers familial favorable », explique Paulo Zuben.

L’importance de la scène

Cet épanouissement de l’élève passe également par les activités qui lui sont proposées dans les centres. Progressivement, en plus des cours, les jeunes sont invités à participer à différents projets, à créer leurs propres formations musicales, ou à jouer dans un orchestre. Pour Paulo Zuben, faire monter les jeunes sur scène constitue un élément clef de la formation : « C’est probablement le résultat le plus important de notre travail. Cela permet à l’élève d’avoir un degré d’auto-évaluation assez élevé et c’est primordial pour l’autonomie. Ensuite, la la famille dans la salle peut voir l’élève comme étant un protagoniste de sa propre vie et de ses choix. C’est pour ces raisons que l’on soutient la création de plusieurs formations, de plusieurs groupes artistiques ».

Sensibiliser la société civile

Chaque année, les professeurs procèdent à plusieurs évaluations. Tout d’abord, ils tentent d’analyser dans quelle mesure GURI permet aux élèves de s’épanouir dans le système scolaire normal. Ensuite, les encadrants demandent aux élèves et à leurs parents, avec un questionnaire, ce que le programme leur a apporté. Et voici ce qu’ils répondent : « Des choses très différentes, mais l’un des éléments les plus récurrents, c’est celle d’un climat de sécurité qui leur permet de montrer qui ils sont vraiment. Un espace dans lequel ils sont écoutés, où ils ont le droit de parler, où les opinions sont divergentes mais se mêlent dans une certaine harmonie ».

On le sait, le Brésil traverse une crise politique et économique importante. Le pays est actuellement dirigé par Michel Temer, après l’éviction pour l’instant provisoire de la présidente Dilma Roussef. Dès son arrivée au pouvoir, le président par intérim qui applique une politique de rigueur budgétaire a supprimé le ministère de la Culture, avant de le restituer. Une situation qui inquiète beaucoup Paulo Zuben : « Nos programmes sont quasiment entièrement financés par des ressources publiques, donc nous nous attendons à d’autres coupes budgétaires qui vont entrainer une diminution du nombre de places disponibles dans ce genre de programme d’enseignement, et une réduction du nombre de professeurs. Par ailleurs, le secteur privé est également affecté par ce contexte économique difficile, et il est encore plus difficile pour nous de trouver des sponsors, des soutiens. Nous devons donc faire preuve de créativité pour trouver d’autres solutions. Il faut sensibiliser les pouvoirs publics sur l’importance de l’existence d’un programme comme celui-ci, qui devient encore plus nécessaire dans la situation actuelle ».

São-Paulo / Paris

Le programme peut en tout cas compter sur le soutien du Conservatoire national supérieur de Paris, avec lequel il est en partenariat depuis plusieurs années. Une démarche qu’explique Bruno Mantovani, son directeur : « Le partenariat avec Guri est tout d’abord né de la volonté du Conservatoire de former nos professeurs, et les futurs professeurs à prendre conscience de ce qu’est le monde dans lequel on vit, et à avoir une dimension un peu plus sociale de la musique classique ».

Les élèves du Conservatoire vont régulièrement faire des stages d’observation et de participation à São Paulo. Le CNSM a également développé un projet de production à deux orchestres, qui mêle donc des musiciens du Conservatoire et de la fondation qui administre GURI : « La France est un pays très favorisé, et quelques fois, surtout lorsque l’on est un jeune instrumentiste, on a envie de briller, de jouer plus vite que le voisin, de gagner des concours internationaux, d’avoir des postes prestigieux, beaucoup d’argent… Mais si on ne rend pas compte que l’on est dans un monde dans lequel il y a des victimes du libéralisme, et bien on n’est pas artiste. Et au CNSM, on est là pour former des artistes, des honnêtes gens, et des honnêtes gens ont conscience du monde qui les entoure ». Deux concerts sont ainsi prévus à la Philharmonie de São Paulo et dans une favela en avril 2017.

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