Lundi 23 mai 2016
2 min

Quelle stratégie adopter sur les plateformes de musique en ligne ?

La question du modèle économique des plateformes de musique en ligne continue de se poser. La semaine dernière Souncloud a lancé en France un nouveau service par abonnement, et a décidé par la même occasion d’intégrer de la publicité dans sa version gratuite. Une façon de permettre aux artistes de choisir la façon dont ils sont rémunérés via ces réseaux de diffusion.

« On redonne le pouvoir aux créateurs ». Lorsqu’il présente la nouvelle offre de Soundcloud, Soundcloud Go, Eric Wahlforss, co-fondateur du site, est d’un enthousiasme débordant : « Nous sommes extrêmement fiers du projet ». Avec cette formule par abonnement, le site souhaite pouvoir s’aligner sur ses concurrents (Deezer, Apple, Spotify ) tout en conservant son identité propre, celle d’une plateforme contributive où de nombreux artistes indépendants partagent leur musique.

Grâce à des contrats fraichement négociés entre la plateforme et les maisons de production, pour 9.99 euros par mois, les abonnés auront accès à des titres issus des catalogues des majors ainsi qu’à des morceaux d’artistes de labels indépendants : « C’est un prolongement, une version améliorée de ce que l’on avait avant. On a doublé l’offre », explique Eric Wahlforss. Et désormais, les artistes seront rémunérés : « Ce sont les ayant-droits qui décident de ce qu’ils mettent dans la version payante ou dans la version gratuite, ils choisissent s’ils souhaitent être rémunérés par la publicité, ou par l’abonnement ». Et le choix varie d’un label à un autre : « En général les maisons indépendantes mettent tout leur catalogue sur la version gratuite, parce que cela favorise l’exposition et la promotion. Pour les majors, on va avoir plus d’artistes qui seront uniquement sur la partie abonnée. C’est cette balance qui nous enthousiasme, parce qu’elle varie en fonction de la volonté de chacun. »

Permettre aux artistes de vivre de leur musique

Pour mettre en place cette version abonnée, l’entreprise a négocié avec la SACEM, la société des auteurs-compositeurs de musique. Cécile Rap Veber en est la directrice des licences et de l’international, et elle défend ce modèle de streaming payant : « On pense très souvent que le prix est un frein à la création et à sa découverte mais je pense que c’est un faux débat. Il ne faut pas oublier quelque chose : un créateur n’a pas de salaire. Sa seule façon de vivre, c’est de pouvoir toucher ses droits d’auteur. Et à partir du moment où il ne touche pas ces droits, comment peut-il créer ? Je ne dis pas que cela doit coûter des fortunes, mais il y a un minimum qu’il faut pouvoir affecter à la création. » Pour elle, tout l’enjeu est donc de réussir à convertir le public des plateformes gratuites à celles par abonnement, car ces dernières rémunèrent bien mieux les artistes : « Entre la rémunération par la publicité et celle par l’abonnement, on est dans un rapport de 1 à 10 ».

Une rémunération encore bien insuffisante

Pourtant, Cracki Records préfère de loin la version gratuite. Ce label indépendant partage tout son catalogue sur la plateforme ce qu’explique Donatien, l’un de ses manager : « L’idée c’est vraiment de diffuser la musique le plus possible, pour qu’elle soit connue. Donc nous on irait plutôt vers de la publicité sur les morceaux. Le système d’abonnement profite plutôt à Soundcloud alors qu’avec la version gratuite tout le monde est libre d’écouter les morceaux et l’argent revient directement aux artistes grâce à la publicité. Après on ne parle pas de grosse sommes, c’est encore très bas, de l’ordre de 0.010 centimes, c’est vraiment ridicule, mais c’est toujours bien que ça soit monétisé, plutôt que ça ne profite qu’à une plateforme qui fait payer les labels pour mettre leur musique et qui ne reverse pas d’argent ensuite. » En effet, pour partager son catalogue sur la plateforme, il faut payer 100 euros par ans.

La question de la visibilité se pose encore plus pour les artistes indépendants, sans maison de disque, comme Arthur Philippe, qui sont au cœur de la stratégie de Soundcloud pour se démarquer de ses concurrents : « Il n’y a pas de réflexion là-dessus, je passe par Soundcloud parce que ça va vite, et ça permet de relayer les morceaux sur les réseaux sociaux ». Pour lui, c’est un passage incontournable : « Quand on est indépendant, et que l’on a pas de label, donc pas de moyen de promotion réelle, c’est obligé pour présenter la musique. En plus on voit le nombre de lecture, donc on sait à peu près combien d’écoute on peut avoir par jour ou par semaine. C’est un indicateur ».

Un modèle inadapté à la musique classique

Et qu’en est-il de la musique classique ? Eric Wahlforss défend l’idée selon laquelle il y a une offre fantastique de classique sur sa plateforme. Les labels les plus importants, comme DeutshGrammophone ou ceux de Warner Classic partagent leur catalogue sur Soundcloud. Pourtant, selon François Rouffeteau, directeur de Warner Classics-Erato France, la musique classique reste le parent pauvre des plateformes musicales : « A chaque fois qu’un nouvel enregistrement parait, il est disponible physiquement et numériquement. Mais avec le streaming, le consommateur va aller prendre une, deux, trois chansons, qu’il intégrera après à d’autres univers. Or, un internaute classique, lui, ne cherche pas uniquement des chansons, il cherche des œuvres et des compositeurs. Par exemple, un internaute qui cherche le Requiem de Mozart ne va pas seulement chercher le Dies Irae. Et en ce sens-là le modèle du streaming aujourd’hui demande pour le classique à évoluer. On est en train d’essayer de trouver des solutions pour que l’internaute classique, qui peut être complètement perdu sur certaines plateformes, s’y retrouve. »

Il est encore un peu tôt pour parler des solutions qui seront proposées. François Rouffeteau espère qu’elles seront prêtes au plus tôt fin juin, et au plus tard début septembre. Dans un premier temps il s’agit de discussions en interne, pour permettre aux mélomanes de s’y retrouver dans la jungle, dit-il, des millions de titres disponibles. Beaucoup d’idées circulent, comme celles de plateformes dédiées à la musique classique, ce qui, pour François Rouffeteau, n’est pas forcément une très bonne idée. Il n’est pas certain que ce genre de plateforme trouve son système économique, la pluralité du répertoire étant garant d’un public important. Et puis, isoler la musique classique serait selon lui un signal négatif de repli sur soi, contraire au sens de l’histoire.

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