Lundi 7 décembre 2015
8 min

Quelle est la place de la musique dans l'Islam ?

La question se pose après les attentats du 13 novembre dernier dont l'attaque la plus meurtrière visait le Bataclan, une salle de concert. Bien que le mot "musique" ne soit jamais cité dans le Coran, elle est considérée comme impure par les djihadistes ainsi que par certains musulmans ultra-conservateurs.

On ne saura jamais avec certitude ce que visaient les terroristes de Daech lors de l'attaque la plus meurtière des attentats de Paris : celle du Bataclan, une salle de concert, où 80 personnes ont trouvé la mort. On ne saura jamais si c'est le concert de rock qui était visé, ou s'il s'agissait d'un plan atrocement pragmatique, c'est-à-dire l'assurance de faire un carnage dans un lieu fermé et plein à craquer.

Mais la musique semble être clairement une cible potentielle, comme le rappelait l'ancien juge antiterroriste Marc Trévidic dans plusieurs interviews. Il y a trois mois, le dernier djihadiste auquel il avait eu affaire lui avait indiqué que Daech cherchait à viser un concert de rock.

La musique pose donc un problème aux islamistes radicaux mais aussi à certains musulmans ultra-conservateurs. C'est le cas de Rachid Abou Houdeyfa, un imam franco-marocain de 35 ans qui prêche à Brest dans le quartier de Pontanézen et qui a créé la polémique suite à ses propos sur la musique. Une vidéo enregistrée en septembre 2014, avant les attentats de Paris, mais qui prend une toute autre signification depuis. Voici ce qu'il disait à des enfants : ceux qui aiment la musique risquent d'être "transformés en singes et en porcs ".

Dans chacune de ces vidéos - regardées près de 50 000 fois - il prêche un islam très conservateur. A tel point que sa mosquée et son domicile ont été perquisitionnés peu de temps après les attentats, sans que la police y trouve quelque chose de suspect. L'imam Houdeyfa a depuis déclaré regretter ses propos sur la musique. Il a également condamné les attentats de Paris, toujours via une vidéo youtube.

Malgré tout, la présence de l'imam commence à gêner dans ce quartier de Brest. Une pétition réclame son expulsion et la fermeture de la mosquée. Tareq Oubrou, l'imam de Bordeaux a estimé qu'il fallait le "mettre dans un asile psychiatrique ", rappelant que les "compagnons du Prophète pratiquaient la musique ". Même condamnation de la part d'Anouar Kbibech, le président du Conseil français du culte musulman, qui juge ces propos sur la musique "inadmissibles " et explique que Mahomet n'avait jamais dit ce type de "monstruosités ".

Et il n'est pas le seul à tenir de tels propos. Pour le savoir, il suffit de taper "islam et musique" dans un moteur de recherche sur internet pour tomber sur des dizaines de vidéos qui expliquent ce qu'il faut penser de la musique, pourquoi elle est interdite, etc. Des vidéos qui émanent d'un courant radical de l'islam, mais qui n'est pas représentatif de l'ensemble des musulmans selon Farid El Asri, anthropologue et professeur associé à l'Université internationale de Rabat et à l'Université catholique de Louvain.

"Le mot musique n'est jamais prononcé dans le Coran. Il existe seulement une série d’interprétations autour d'un verset dans lequel il y aurait une allusion à la musique. Tout un argumentaire juridique a été construit au fil de l’histoire. Pour certains il est explicitement dit que la musique est interdite, d’autres ne la condamnent pas mais donnent des conditions, et encore d’autres lui donnent un caractère spirituel, voire sacré ".

Le verset en question est le 6ème de la sourate 31 : "Tel homme ignorant se procure des discours futiles pour égarer les autres hors du chemin de Dieu et prendre celui-ci en dérision. Voilà ceux qui subiront un châtiment ignominieux ". (Traduction de Denise Masson, 1967).

Depuis le IXe siècle, deux courants de pensée s'affrontent sur le sens de ce passage. Si certains y voient une référence à la musique, d'autres penchent plutôt pour une allusion aux religions polythéistes. Mais la question n'a jamais été tranchée en terme d'interdit, car dans l'Islam, est désigné comme "haram" (impur en arabe) ce qui est explicitement écrit dans le Coran. Ce qui est le cas pour l'alcool par exemple, mais pas pour la musique.

La richesse musicale du monde arabo-musulman

Pourtant la musique est très présente dans l'Islam. Inutile de rappeler toute la richesse de la culture arabo-musulmane qui est là pour témoigner de plusieurs siècles de tradition musicale. C'est dans ce contexte que s'inscrivent Aïcha Redouane et Habib Yammine, un couple de musiciens soufis.

Le soufisme, c'est un courant de l'Islam tourné vers la foi intérieure, et dans lequel la poésie et la musique sont des moyens de s'élever vers Dieu. Pour Aïcha Redouane, la musique n'a pas réellement d'existence propre, ce n'est qu'un outil. C'est le cas de l'appel à la prière, par exemple. "Il est régi par des modes musicaux, des règles bien précises, ce qu'on appelle l’art du maqâm. L'alchimie se fait car c'est avant tout le sens du message spirituel qui prime. Le système musical n'est qu'un argument au service du message. "

Certains musulmans vont plus loin et dressent une hiérarchie de l'interdit. Pour eux, la musique instrumentale, exceptée pour quelques percussions, est plus impure que la musique vocale. Mais il s'agit seulement d'une polémique sémantique selon Habib Yammine, musicien et ethnomusicologue, qui rappelle que "le mot musique vient du grec "moûsikế". La culture arabe a commencé à l'utiliser lors des premières traductions des philosophes et des traités musicaux. Auparavant on n’employait pas ce mot dans le même sens qu’en occident. Jusqu’au XIXe siècle, on utilisait le terme "ghina" (prononcer rina, NDLR) qui signifie chanter. On l’utilisait pour parler de tous les types de musique parce que dans le monde arabo-musulman, la musique est essentiellement vocale, au service du sens. C’est devenu un terme générique ".

Habib Yammine précise que le mot "musique" n'est pas employé dans l'Islam pour qu'il n'y ait pas de confusion d'un point de vue juridique. Mais un corpus sémantique a été développé pour désigner tous les actes où le chant et la psalmodie interviennent : l'appel à la prière (adhan), la psalmodie coranique (tajwid) ou encore les poèmes musulmans mis en musique (anasheed).

La musique de Habib Yammine et Aïcha Redouane s'inspire de poèmes soufis et maintient une tradition musicale qu'on pourrait qualifier de "classique" ou "traditionnelle". Mais la musique inspirée par l'Islam a également su évoluer avec son temps, notamment avec le rap comme Kery James ou Abd Al Malik. Il existe également du rock ou du punk soufi, plus confidentiel.

Habib Yammine et Aïcha Redouane ironisent les propos de l'imam de Brest en rappelant la multitude de musiciens talentueux émanant du monde arabo-musulman. "Si les propos de cet imam étaient vrais, vous imaginez le nombre de personnes transformées en singes et en porcs qu'on trouverait partout dans le monde arabe ! "

Parallèlement, le couple de musiciens se dit "victime collatérale" des attentats terroristes. "Depuis le 11 septembre, notre carrière connu un coup d'arrêt. Plusieurs tournées ont été annulées, les programmateurs sont plus frileux, les journalistes ne viennent plus nous voir. Et cela a recommencé après les attentats de janvier puis de novembre. "

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