Lundi 21 décembre 2015
9 min

Portrait de Kurt Masur, humaniste et homme de paix

L'immense chef d'orchestre allemand Kurt Masur est mort samedi 19 décembre à l'âge de 88 ans. Retour sur le parcours impressionnant d'un grand humaniste.

Atteint depuis quelques années par la maladie de Parkinson, Kurt Masur s'est éteint dans sa maison de Greenwich, dans le Connecticut aux Etats Unis. C’est Matthew VanBesien, le président de l’Orchestre philharmonique de New York qui a eu la lourde responsabilité d’annoncer son décès. Un orchestre que le chef allemand a dirigé entre 1991 et 2002 et chez qui, son souvenir est toujours palpable. C’est d’ailleurs à ça qu’on reconnait les chefs de la trempe de Masur : partout où ils passent, ils restent longtemps dans les mémoires des musiciens et du public d’un orchestre.

Il en a laissé de bons souvenirs ce colosse d’1m92 à la barbe blanche pleine de sagesse. Né en 1927 en Basse-Silésie, tout à l’est de l’Allemagne, une région intégrée depuis à la Pologne, Masur doit abandonner assez tôt l'étude du piano et l’orgue qui le passionnent, à cause d’un problème génétique qui touche les tendons de ses mains. Mais il en faudra plus pour l’empêcher de se consacrer intégralement à la musique. En parallèle de la Seconde Guerre Mondiale où il sera mobilisé par l’armée allemande, il suit sa formation musicale à Leipzig et obtient son premier poste important à l’Orchestre philharmonique de Dresde en 1955.

Durant de longues années, il sera contraint de rester dans cette Allemagne de l’Est coupée du reste du monde par le rideau de fer. En 1960, il devient directeur musical de l’Opéra Comique de Berlin Est et dix ans plus tard en 1970, il prend la tête du mythique Orchestre du Gewandhaus de Leipzig. Un poste qu’il occupera jusqu’en 1996 et qui lui permettra de se faire connaître dans le monde entier, et ce grâce à un visa qu’il obtient finalement et qui lui permet de quitter la RDA pour répondre aux invitations des orchestres de l'Ouest. Il jouera d’ailleurs un rôle important dans la chute du mur de Berlin notamment en faisant de la salle du Gewandhaus le lieu d’accueil de la contestation qui gronde en Allemagne de l’Est dès l’automne 1989.

Le 9 octobre de cette année-là, il aide activement la grande manifestation qui se tient place Karl-Marx où près 70 000 personnes réclament la chute du régime communiste. Il parviendra à calmer les esprits évitant certainement un bain de sang. "Beaucoup de gens n'oublieront jamais comment il s'est engagé à l'automne 1989 pour un changement structurel en RDA, pour la liberté des gens et la démocratie ", a souligné le président allemand Joachim Gauck, lui-même pasteur engagé dans l'opposition.

Longtemps après la Réunification, il expliquera "avoir vécu dans un Etat où on te disait sans cesse ce qui était bon pour toi, ce qui était mauvais pour toi, et où on voulait par dessus tout présenter l'Ouest comme une réalité effrayante ". Mais celui qui ne rechignait pas à serrer la main du numéro un est-allemand Erich Honecker, chaque fois que ce dernier se rendait à ses concerts, concèdera n'avoir pris conscience que tardivement de cette oppression intellectuelle.

Et c'est quasiment en chef d'Etat qu'il accueille François Mitterand à Leipzig en 1991 lors d'un voyage diplomatique pour consolider les relations franco-allemandes.

Après la chute du uréjà connu aux Etats-Unis où il s’est régulièrement produit dès les années 1970, Masur devient directeur musical de l’Orchestre philharmonique de New York en 1991. Il réussit le tour de force de redynamiser cet ensemble qui sortait de nombreuses années d’errance. Il y restera à sa tête jusqu’en 2002 et donnera certainement l’un des concerts les plus mémorables de sa carrière en septembre 2001, quelques jours après les attentats du World Trade Center : le Requiem Allemand de Brahms dont de nombreux new yorkais se souviennent encore.

Il est nommé chef principal à l’Orchestre philharmonique de Londres en 2000, et il pose ses valises à Paris en 2002, à Radio France en prenant la direction musicale de l’Orchestre national de France. Il y nouera une forte relation avec les musiciens. Comme l’écrit Christian Merlin dans Le Figaro, Masur a redonné de « l’ambition et de la fierté » à un ensemble sortant d’années difficiles sous la baguette de Charles Dutoit. Le « public s’était habitué à sa grande taille et à sa forte stature, ainsi qu'à son style de direction sans chichi, au besoin rugueux, parfois prosaïque mais d'une grandeur impressionnante quand il était inspiré ».

Il quitte ses fonctions au National en 2008 où il est fait chef honoraire à vie et poursuit sa collaboration avec l’orchestre même après ce concert en 2012 au Théâtre des Champs Elysées où il tomba du podium. Peu de temps après, il déclare publiquement être atteint de la maladie de Parkinson, ce qui ne l’empêcha pas de diriger jusqu’en 2014.

Kurt Masur était un chef très apprécié des musiciens, il faisait partie de ces chefs qui s’imposent de façon naturelle, par leur charisme quasi paternel. Humaniste, homme de paix convaincu de l’extraordinaire pouvoir de la musique, il fut l’un des grands interprètes de la musique allemande romantique et post romantique : Beethoven , Mendelssohn, Brahms, Schumann, etc. Il était l'un des garants de l'authencité du son orchestral allemand et a toujours su et tenu à résister aux effets de mode.

Interrogé en 2003 par le quotidien allemand Berliner Zeitung sur la question de la mort, Masur avait répondu que "Faire de la musique, c'est faire en sorte que les gens sentent la proximité de la mort, qu'ils se rendent compte que tout ce qui est beau dans la vie aura un jour une fin ". Voilà une déclaration qui ne saurait mieux coller à Kurt Masur lui-même.

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