Vendredi 13 mai 2016
7 min

Où sont passés les biens de Maurice Ravel ?

Après les droits d’auteur, les manuscrits. 79 ans après la mort de Maurice Ravel, son héritage ne cesse de soulever des questions. Où sont les autographes musicaux et les partitions originales du compositeur du Boléro ?

Comme souvent pour les histoires d’héritage, celle de Maurice Ravel a pour point de départ un testament. Ici, celui d’Edouard Ravel, héritier et frère de Maurice. En 1958, dans un premier document, il fait de Jeanne Taverne (masseuse de sa femme défunte) sa légataire universelle. Quelques mois plus tard, il signe un second testament qui confirme le premier mais ajoute une clause devant le notaire Maitre Claude Chavane de Dalmassy : « Je confirme mon testament du 10/04/1958. Je lègue cependant ma propriété du Belvédère à Montfort-L’amaury à la Réunion des Musées Nationaux pour y faire un Musée Ravel en souvenir de mon frère ». Ainsi, le compositeur aura un musée qui lui sera dédié. Mais la formulation est ambiguë : en léguant la propriété du Belvédère à l’Etat, Edouard offre-t-il simplement les murs, ou également ce qu’ils contiennent ? La question est d’autant plus vive que, parallèlement, il crée une Fondation Maurice Ravel dont l’objet est notamment de « gérer et de conserver les biens de toute nature ayant pu lui appartenir ».

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Quelle interprétation ?

A la mort d’Edouard Ravel, pour Maitre Claude Chavane (notaire de l’héritère Jeanne Taverne), cela ne fait aucun doute : L’Etat ne récupérera que l’immeuble, sa cliente est propriétaire de tout ce que contient le Belvédère !

Jeanne Taverne aurait-elle pris cette interprétation au mot ? Lorsqu’un inventaire est organisé au Belvédère, après l’acception du legs par les Musées Nationaux en 1963, aucune mention n’est faite de la présence de manuscrits ou d’autographes du compositeur dans la maison. Quelques années plus tard, après la disparition de Jeanne, son mari Alexandre Taverne déclare à la presse posséder chez lui « son petit musée Ravel ». Et d’ajouter : « On me demande des souvenirs de Maurice Ravel. Alors là, vous comprenez, je dis non. Songez que l’autre jour, à l’hôtel Drouot, un simple autographe de Ravel a été adjugé 430 francs ». Ses archives, il les garde dans une vitrine murale capitonnée de soie rouge. On y retrouve notamment une canne à pommeau d’or, des décorations et des photos. Des clichés le montrent également avec sa seconde épouse Georgette devant un tas de manuscrits, posés sur la table du salon.

En 1966, Alexandre Taverne, qui est donc devenu l’héritier de Maurice Ravel, reçoit le jeune musicologue américain Arbie Orenstein, qui inventorie les autographes musicaux et sera chargé de publier plusieurs partitions inédites de Maurice Ravel aux éditions Salabert.
« Il a été fait main basse sur tout ce qui était de la main de Ravel »

Déjà, des premières voix s’élèvent. En 1971, Manuel Rosenthal, proche ami et dernier élève de Maurice Ravel, établit un constat de disparition au Belvédère, document retrouvé par Manuel Cornejo, spécialiste de Maurice Ravel et président-fondateur de l’association des Amis de Maurice Ravel. Manuel Rosenthal écrit : « Il ne reste plus une seule page de musique manuscrite, ni une seule lettre ou document de la main de Maurice Ravel, alors qu’un an avant sa disparition j’avais inventorié en sa présence de nombreuses copies (…) d’autre part, les brouillons au crayon ou à l’encre de sa dernière composition Morgiane sont restés sur le pupitre du piano jusqu’à sa mort, où sont-ils ? (…) une conviction s’impose, il a été fait main basse sur tout ce qui était de la main de Ravel ».

Manuel Rosenthal accuse-t-il les Taverne ? Si le couple a peut-être récupéré des documents au Belvédère, ils ne seraient pas les seuls... De 1953 à 1970, Céleste Albaret, la gouvernante de Marcel Proust, devient gardienne de la propriété. Et, selon Manuel Cornejo, il semblerait qu’elle et son entourage sont repartis avec des centaines de documents d’archives, si l’on en croit notamment les ventes aux enchères d’archives de Céleste Albaret dans lesquelles se trouvent des pièces ayant appartenu à Maurice Ravel.

La Collection Taverne

A deux occasions, Georgette Taverne prête des documents des archives de Maurice Ravel issus de la « La Collection Taverne », nom qui figure dans le catalogue de l’exposition organisée par la Bibliothèque nationale pour le centenaire de la naissance du compositeur, en 1975. Commissaire de l’exposition, Jean-Michel Nectoux, avait réalisé la même année un transfert de documents d’archives du Belvédère (du moins ceux qui n’ont pas été emportés par des mains indélicates) au département de musique de la BnF. On y trouve des manuscrits, des photos, des décorations, et divers autres objets.

En 1987, Georgette Taverne prête à l’Orchestre national de Lyon, toujours dans le cadre d’une exposition, plusieurs partitions, photos, et même un moulage de la main de Ravel… Mais certains manuscrits se retrouvent également dans les salles de vente : en 2000, l’Hôtel Drouot (Paris) propose aux acheteurs 156 lots ne pouvant provenir que du Belvédère - mais dont l’origine n’est pas mentionnée. Lots finalement adjugés pour 2 055 200 francs.

Onze ans plus tard, c’est dans une galerie du 16e arrondissement de Paris qu’un lot de 200 pièces est mis en vente. Plus récemment, en février dernier, un lot exceptionnel de plus de 1300 pages d’autographes musicaux manuscrits de Maurice Ravel était proposé dans sa totalité sur le site internet du marchand d’autographes new yorkais Lubrano. La description des pièces est très détaillée, mais leur origine reste mystérieusement inconnue. Pourtant, selon Manuel Cornejo, les pièces correspondent en tout point à la « Collection Taverne » répertoriée par le musicologue Arbie Orenstein en 1966. Manuel Cornejo décide donc de joindre les marchands, qui lui confirment bien qu’il s’agit de la « Collection Taverne », mais aussi d’alérter le Ministère de la Culture, ainsi que la présidente de la Réunion des Musées nationaux - Grand Palais. La vente est alors annulée.

Demeurent néanmoins les questions : où sont ces pièces aujourd’hui, aux États-Unis où elles devaient être vendues ? En Suisse, où réside la dernière héritière, Evelyne Pen de Castel Sogny ? Le Musée Maurice Ravel existe toujours à Montfort-l’Amaury : l’Etat peut-il reconnaitre un vol, et récupérer ces biens qui appartiendraient au patrimoine national depuis la mort d’Edouard le 5 avril 1960 ? Pourquoi la vente de New York a-t-elle été annulée ?

Il est aujourd’hui impossible d’obtenir une réponse de la part du ministère de la Culture. Quant à la réunion des Musées Nationaux-Grand Palais, elle semble assez démunie, comme l’explique son directeur scientifique, Laurent Salomé : « Beaucoup de gens savent que des manuscrits qui probablement viennent du Belvédère se promènent sur le marché. Cette maison a été léguée à la RMN mais le problème c’est que quand ce legs a été exécuté il n’y avait pas du tout de manuscrit de Ravel dans la maison. L’inventaire qui a été fait en 1963 ne mentionne pas de manuscrit, donc a priori nous n’avons pas trop les moyens d’agir ». Et avec cet inventaire, impossible de parler de vol de patrimoine. Pour prouver une éventuelle spoliation c’est une réelle recherche historique qui doit être effectuée selon Laurent Salomé. Il affirme que tous les efforts seront consentis.

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Trois questions à Annick de Beistegui, vice-présidente de la Fondation Maurice Ravel :

France Musique : La Fondation a-t-elle toujours pour objectif de protéger les biens ayant appartenus à Maurice Ravel?
Annick de Beistegui : Oui. Mais il ne reste quasiment plus aucun bien. Et pour moi, il s’agit véritablement d’une spoliation, d’un détournement d’héritage. La Bibliothèque nationale a pu récupérer des manuscrits. Mais actuellement, l’Etat français n’a pas les moyens de racheter les manuscrits qui étaient mis en vente aux Etats-Unis par exemple.

Il reste donc la maison...
Oui, la propriété de Maurice Ravel, le Belvédère, qui est une merveille. Une toute petite maison, qu’il a fait construire, avec plusieurs petites pièces. En la visitant, on y ressent vraiment l’esprit du compositeur, on le comprend mieux. Il y reste tout le mobilier qui avait appartenu à Maurice Ravel, en l’état. Mais cela a été le fruit de longues rénovations. Dans les années 90, la maison était véritablement délabrée. C’est un risque d’incendie, à cause d’un problème d’électricité qui nous a alerté. Un plan de combat a été mis en place, avec la DRAC ( direction régionale des affaires culturelles, ndlr), et la mairie de Montfort-l’Amaury ( où était élue Annick de Beistegui, ndlr) pour tout remettre aux normes, refaire l’intérieur, les tapisseries... Et cela a payé !

Quelles sont les activités de la Fondation ?
Toujours faire perdurer la mémoire du compositeur, de soutenir son nom. Mais c’est difficile car années après années, au cours de son histoire, la Fondation a été dépossédée de ses biens à cause de sombres histoires d’héritage des Taverne juste après la mort d’Edouard. Les dotations ont fondu, et il est difficile de trouver des mécènes. Nous remettons des prix, notamment à l’Académie American School de Fontainebleau. Et nous aimerions beaucoup organiser une exposition pour célébrer la tournée historique de Maurice Ravel en 1928 aux Etats Unis, tisser des liens avec le pays.

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