Jeudi 21 avril 2016
6 min

Nuit debout : 350 musiciens dessinent un "Nouveau monde"

Le mouvement Nuit debout qui occupe plusieurs places publiques en France depuis le 31 mars dernier a désormais son orchestre. Répondant à un appel lancé sur les réseaux sociaux, 350 musiciens se sont rassemblés place de la République à Paris pour jouer la Symphonie du Nouveau Monde de Dvořák.

"Parce que nous souhaitons un nouveau monde dans lequel la justice et la culture seront la base de la société ", voilà comment l'événement est présenté sur la page Facebook de l'Orchestre debout. Cet ensemble musical hors normes symbolise assez bien ce qu'est le mouvement Nuit debout : des centaines de musiciens d'horizons différents, rassemblés de manière quasi spontanée dans le but de jouer de la musique - belle si possible - pour se faire "entendre en musique " et pour donner à réfléchir.

L'orchestre est né de l'idée de Clément, hautboïste au sein de plusieurs ensembles amateurs de la capitale. En quelques jours seulement, il a réussi à monter ce projet. "J'ai joué cette symphonie il y a une quinzaine de jours avec un orchestre amateur, en même temps que le mouvement Nuit debout commençait à prendre de l'ampleur. Le nom de cette pièce, "Nouveau monde", colle on ne peut mieux avec ce que veulent les gens rassemblés ici tous les soirs ", explique le jeune homme au polo orange.

Clément Lafargue, hautboïste et à l'origine de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)
Clément Lafargue, hautboïste et à l'origine de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)

Après en avoir parlé à quelques amis, il décide de lancer un appel sur Facebook. La magie des réseaux sociaux s'occupera du reste : en à peine une semaine, plus de 12 000 personnes ont indiqué vouloir assister à l'événement, et plus de 350 musiciens ont répondu vouloir jouer. Ceux-ci ont fait connaître leur instrument et la connaissance de la partition via un sondage en ligne.

Les pupitres de l'orchestre sont démesurés : une quarantaine de trompettes, autant de flûtes traversières, une quinzaine de hautbois, près de 80 violonistes. A signaler également, la présence de quelques instruments qui ne figurent pas dans la partition de Dvořák : des soubassophones, des saxophones, des ukulélés, une mandoline... Chacun est prié d'imprimer lui-même sa partition et de venir avec son pupitre et sa chaise si besoin.

Les musiciens qui ne se connaissent pas n'auront que deux petites heures pour répéter. Certains découvrent la partition pour la première fois. C'est le cas de Camille, une violoniste amateur qui a sauté sur l'occasion. "On ne sait pas du tout à quoi s'attendre. On ne sait pas si ce sera l'anarchie musicale ou si les choses se mettront en place naturellement. La moitié des musiciens connaissent déjà l'oeuvre, ça devrait plutôt bien se passer " plaisante un poil stressée cette musicienne d'un orchestre amateur du XXe arrondissement de Paris.

Camille, violoniste amateur, pendant les courtes répétitions de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)
Camille, violoniste amateur, pendant les courtes répétitions de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)

"C'est passionnant de voir tous ces gens soutenir Nuit debout, un mouvement inédit en France. Et j'aime l'idée de jouer du classique, car jusqu'à présent nous avons pu assister à de nombreux concerts techno, électro, rock, etc. Et c'est important de montrer que la musique classique a également sa place " explique Camille.

Parmi les musiciens, une grande majorité d'amateurs mais aussi quelques professionnels. Des musiciens d'orchestres de haut niveau, des professeurs en conservatoire. Pendant les répétitions, ils prennent en charge leur pupitre pour les aider dans les passages compliqués. Pendant le concert, ils servent de relai du chef d'orchestre pour donner les départs. Tout se fait naturellement et c'est ce qui plaît à Manuel, un contrebassiste professionnel qui joue dans des groupes de jazz et de variétés.

"Cet orchestre debout est un bon exemple de ce qu'on essaie de faire au sein de Nuit debout. Il s'agit d'une auto-organisation, de la discipline, une hiérarchie consentie par tous. C'est beau, il y a beaucoup de symboles, c'est un partage de culture, y compris celui de la culture académique " raconte Manuel.

"Qui vote pour qu'on joue le 2e mouvement ?"

La gestion de l'Orchestre debout se veut totalement démocratique. La moindre décision fait l'objet d'un vote, notamment pour l'une des décisions les plus symboliques : faut-il un chef d'orchestre ? La figure autoritaire de celui qui dirige a pu poser des problèmes éthiques à certains musiciens, mais rapidement tous ont décidé que ce serait presque impossible de réussir à jouer ensemble, avec seulement deux heures de répétitions, sans quelqu'un à la baguette.

Ce seront donc trois chefs différents qui dirigeront les trois mouvements choisis de cette Symphonie du Nouveau monde qui en compte quatre. Parmi eux, cette violoniste et étudiante en direction d'orchestre s'est spontanément proposée. "Il n'était pas du tout prévu que je dirige. Je ne m'étais même pas encore inscrite sur le site, ayant vu l'annonce trop tard. Mais en constatant que personne ne voulait s'occuper du deuxième mouvement, je me suis jetée à l'eau et j'ai été bluffée par le niveau de maîtrise des musiciens. Ce n'est pas du tout une oeuvre facile à jouer et tout de suite il y a eu une cohésion, idem avec le public " jubile cette musicienne.

L'une des trois chefs d'orchestre qui se sont succédé sur le podium de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)
L'une des trois chefs d'orchestre qui se sont succédé sur le podium de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)

Juchée sur un podium construit avec des palettes, elle dirige dans l'obscurité de la place de la République à l'aide d'une baguette lumineuse. Si elle a tenu à venir jouer cette Symphonie du Nouveau monde c'est pour tenter de combattre cette désillusion permanente qu'elle a en elle, et qu'elle a constate chez nombre de ses connaissances. "Ce cynisme qui s'instaure est vraiment déprimant. Nuit debout apporte quelque chose qui manque en France : de la réfléxion. Au lieu de désespérer dans notre coin, ici on peut proposer des solutions, réfléchir tous ensemble. Et c'est ce qu'on fait en jouant de la musique. Je sens un grand espoir renaître, c'est porteur de beaucoup d'énergie " affirme la chef d'un soir.

Le succès est colossal pour ce premier concert de l'Orchestre debout. La foule, la plus nombreuse observée depuis le début du mouvement, est conquise et en redemande. Succès également sur internet, la retransmission en direct du concert du Télé debout a été suivie par plus de 16 000 personnes. A peine la symphonie terminée qu'un des organisateurs promet de remettre ça le samedi 30 avril. Deux oeuvres seront soumises au vote des musiciens : le Choeur des esclaves de Nabucco de Verdi ou la 9e Symphonie de Beethoven. L'Orchestre debout devrait donc donner naissance à un choeur dans les prochains jours.

Un contrebassiste relit sa partition de la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak avant le concert de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)
Un contrebassiste relit sa partition de la Symphonie du Nouveau monde de Dvorak avant le concert de l'Orchestre debout. (© Guillaume Decalf/France Musique)

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