Lundi 26 octobre 2015
13 min

Mise en scène des Dialogues des carmélites condamnée, une atteinte à la liberté de création ?

La Cour d'appel de Paris a estimé que l'opéra "Dialogues des carmélites" avait été dénaturé par la mise en scène du russe Dmitri Tcherniakov. Une décision de justice rare qui pose la question du respect des œuvres et surtout de la liberté de création.

Jusqu'où peut aller un metteur en scène dans l'appropriation d'une oeuvre ? C'est le débat qu'ouvre cet arrêt de la Cour d'appel de Paris rendu le 13 octobre dernier. La production des Dialogues des carmélites en question a été montée en 2010 à l'Opéra d'Etat de Bavière à Munich et mise en scène par Dmitri Tcherniakov. A l'époque, seuls quelques critiques d'opéra s'étaient indignés de la vision de l'oeuvre proposée par le metteur en scène russe. Ce n'est que deux ans plus tard, avec la commercialisation de la captation en DVD, que les ayants droit de Georges Bernanos et de Francis Poulenc ont décidé de porter plainte. Ils estiment l'oeuvre dénaturée par le mise en scène de Tcherniakov et veulent tout simplement faire interdire la production.

Pour comprendre ce qui a fait bondir les descendants des deux artistes, il faut rappeler l'histoire des Dialogues des carmélites. L'action se déroule pendant la Révolution française, autour du personnage de Blanche de la Force, une jeune femme qui décide d'entrer au couvent. Sous le régime de la Terreur, les religieuses refusent de renier leur foi et sont condamnées à mort par un tribunal révolutionnaire. L'oeuvre trouve son point d'orgue dans le final, l'un des plus puissants de l'art lyrique : en chantant le Salve Regina, les soeurs montent une à une à l'échaffaud et sont guillotinées. Blanche, qui se pose des questions sur sa foi, les rejoint finalement et est exécutée à son tour.

Et c'est justement cette fin, modifiée par Tcherniakov, qui a fait sortir de leurs gonds les ayants droit. Le metteur en scène a tout d'abord choisi d'effacer la quasi-totalité des références religieuses de l'oeuvre, pourtant censée se dérouler dans un couvent, sans qu'un seul mot du livret ne soit modifié. Une réinterprétation qui ne passe pas pour Gilles Bernanos, petit-fils de Georges Bernanos et administrateur de l'oeuvre de son grand père.

"Dans cette mise en scène, Blanche de la Force, plutôt que d'assumer le sacrifice de sa vie, devient une héroïne en sauvant ses soeurs une à une qui sont enfermées dans une baraque truffée de bouteilles de gaz. Après les avoir toutes sauvées, la baraque explose et elle meurt par accident. Ca n'a rien à voir avec le sens de l'oeuvre originale " estime l'ayant droit de l'écrivain. "Ce qui est grave, c'est qu'avec la captation éditée en DVD, la mise en scène est désormais gravée dans le marbre. Et actuellement si vous souhaitez acheter l'oeuvre sur internet, c'est ce DVD là qui vous est proposé en premier (vérification faite, le DVD en question n'apparaît pas dans la première page des requêtes sur Google, ndlr)".

Les ayants droit de Bernanos et de Poulenc affirment avoir sollicité une rencontre avec l'Opéra de Munich et Tcherniakov, mais n'ont pas eu de réponse. Ils ont donc décidé d'aller en justice. La demande des plaignants avait été rejetée une première fois en 2014, le Tribunal de grande instance de Paris ne voyait pas de dénaturation de l'oeuvre. Après avoir fait appel, les ayants droit viennent d'obtenir gain de cause.

Dans le compte rendu du jugement, on peut lire que la mise en scène des Dialogues des carmélites "respecte les thèmes de l'espérance, du martyre, de la grâce, du transfert de la grâce et de la communion de saints mais qu'il n'en reste pas moins qu'elle modifie profondément la fin de l'histoire et dénature son esprit ". Le "changement d’action rend ainsi énigmatique, voire incompréhensible, ou encore imperceptible pour le néophyte, le maintien du son du couperet de la guillotine, qui apparaît cette fois-ci paradoxalement scander chaque sauvetage".

Une prose qu'on a rarement l'habitude de lire dans le jargon judiciaire, et surtout une analyse qui pourrait avoir sa place dans une critique de l'oeuvre. On peut surtout se demander comment arriver à une telle conclusion, tant cela relève de la subjectivité, voire d'une conviction religieuse intime de ce que doit la représentation d'un martyre ou d'un sacrifice.

Résultat : la Cour interdit la diffusion de l'opéra ainsi que sa commercialisation en DVD par BelAir Classiques, une maison de production parisienne. Pour son directeur, Jacques-François Suzzoni, cette désison est incompréhensible et relève presque de la censure. "Cet excès de judiciarisation nous pose problème. Est-ce vraiment à un juge de statuer sur ce genre de décisions ? C'est tellement subjetcif, j'en veux pour preuve le premier verdict qui était l'exact opposé de celui rendu le 13 octobre dernier. Nous estimons qu'il y a tellement de productions différentes de cet opéra, qu'on peut se permettre de montrer plusieurs visions de l'oeuvre. Et vouloir interdire la captation d'une mise en scène au motif qu'elle serait dangereuse, nous paraît assez grave ".

Assez curieusement, la condamnation ne porte que sur la diffusion et la commercialisation du DVD, et non sur la reprise de la mise en scène, la justice française ne l'ayant pas faite interdire. La production de Tcherniakov est d'ailleurs à nouveau programmée en janvier prochain toujours à Munich et les ayants droit disent être en train de réfléchir à la poursuite de l'action judiciaire.

Cette affaire pose donc la question de ce qu'a le droit ou non de faire un metteur en scène. Comment définir les limites de la liberté d'expression ? Une question complexe dont l'interprétation se fait en fonction de la personnalité du juge selon Maître Pierre Lautier, un avocat spécialiste du droit d'auteur. "Ce genre de décisions de justice sont extrêmement subjectives. Il faut savoir que le droit français est l'un des plus protecteurs au monde avec les auteurs et le droit moral est sacro-saint. Dans ce type de procès, on retrouve habituellement l'opposition de la liberté de création au droit moral, ce qui n'est visiblement pas le cas ici. Le juge aurait également pu mettre en avant la notion d'abus de droit moral des ayants droit, afin d'éviter de figer dans le temps une pièce qui voudrait être réinterprétée par un metteur en scène ".

Cette affaire des Dialogues des carmélites pose finalement la question de la légitimité des ayants droit. Ils bénéficient de qu'on appelle le droit moral qui leur permet de faire interdire toute interprétation ou appropriation d'une oeuvre au motif qu'ils sont les descendants d'un créateur. Mais comment être certain que cette vision proposée par Tcherniakov aurait déplu à Bernanos ou Poulenc ?

Comme l'écrit justement Christian Merlin dans le Figaro : "On ne répétera jamais assez combien les héritiers s'érigeant en gardiens de l'authenticité et des intentions de leurs aïeux peuvent être néfastes ". Le journaliste rappelle la baisse de qualité du Festival de Bayreuth lorsque la veuve de Wagner avait interdit toute évolution du chant et de la mise en scène.

Espérons donc que ce jugement ne fera pas jurisprudence tant il paraît grave pour la liberté d'expression des créateurs d'aujourd'hui. Et faut-il le rappeler, dans spectacle vivant, il y a vivant...

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