Mardi 16 février 2016
7 min

Manifestation contre la fermeture des cours individuels d'instrument des centres d'animation de la Ville de Paris

Manifestation ce mardi matin à la place du Châtelet à Paris. Les professeurs de musique de la ville de Paris refusent de voir les cours individuels d'instrument disparaître des centres d’animation. Au même moment, une délégation des professeurs et des représentants syndicaux est reçue à la Mairie de Paris.

Tout a commencé à la rentrée de janvier avec un tract syndical affiché dans les 51 centres d’animation de Paris, les informant que le 15 décembre dernier la Mairie de Paris à majorité socialiste avait annoncé oralement pour la rentrée de septembre la suppression de tous les cours individuels de musique et de chant et de tous les cours inférieurs à 6 élèves. Une réforme dont francemusique.fr s'est fait écho et qui a provoqué une mobilisation sans précédent des professeurs de musique. Une réforme que la mairie présente comme étant le résultat "d'une très large concertation", mais que les usagers et les professeurs ont découverte par hasard, comme ce professeur de piano au centre d'animation Censier :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food - témoignage d'un professeur de piano

Si concertation il y a eu, Marc Toubiana doute que ce fût avec les professeurs de musique. Il est professeur de guitare au centre d'animation Censier. Actuellement, il dispense des cours individuels d'instrument à trois élèves par heure. Pour lui, du point de vue pédagogique, le projet n'est pas seulement une aberration, il est impossible à mettre en place :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food, Marc Toubiana

Au-delà des considérations pédagogiques, c'est l'emploi des centaines de professeurs de musique qui est menacé. Les heures divisées par deux, les cours d'instruments supprimés par manque d'inscrits, le coût social est estimé par le syndicat Force Ouvrière de la Ligue de l’enseignement à 200 licenciements de professeurs de musique, moitié titulaires, moitié contractuels. Parmi les manifestants, quelques usagers sont venus soutenir les professeurs de musique.
Angie est élève et parent d'élève au centre Dunois dans le 13e arrondissement. Elle peut difficilement envisager de remplacer ses cours de guitare par des cours collectifs :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food - témoignage d'Angie, maman et élève

Pour les 5000 élèves en cours individuels d’instrument il faudra trouver une alternative, soit dans les conservatoires, soit en cours privés. Un vrai casse-tête pour les parents de la classe moyenne qui représentent la majorité des usagers des centres d’animation.
« Je crois que Ninon va devoir arrêter le piano. Nous n’aurons pas les moyens de l’inscrire en privé en au conservatoire les listes d’attente sont longues comme le bras. C’est dommage parce que toute la famille commençait à s’ouvrir à la musique classique, » explique la maman de Ninon, 8 ans, élève au centre d’animation Dunois dans le 13e arrondissement de Paris.
Sans parler des catégories des usagers qui n'ont pas accès au conservatoire, dont les adultes, comme cette élève qui s'est vu refuser l'inscription au conservatoire parce qu'elle avait dépassé la limite d'âge. Aujourd'hui elle est élève à l'orchestre du centre Richet et se prépare à devenir professeur de flûte elle-même :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food - témoignage d'une future professeur de flûte

Pour Sabine, maman d'élève aussi, cette réforme finira par aller dans le sens de la privatisation des cours d'instruments de musique :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food - témoignage d'une mère d'élève

Un progrès pédagogique et social ?

L’objectif officiel de la mairie de Paris et des onze gestionnaires de ces centres d’animation est de mettre en place de nouvelles pédagogies innovantes et collectives qui pourront attirer les adolescents des quartiers populaires.
« Les jeunes des quartiers populaires ne viennent pas dans les centres d’animation parce qu’ils ne viennent pas dans les lieux institutionnels mais si nous leur permettons de venir à plusieurs, sans contrainte d’horaires ils auront moins peur, » argumente Pauline Véron, adjointe à la jeunesse à la mairie de Paris.
Pour la plupart des professeurs des élèves et des parents d’élèves, l’argument ne tient pas. Bien sûr la pratique collective de la musique est importante mais pas sans l’indispensable cours individuel.
« C’est exactement comme la parole, qui aurait l’idée de mettre en place des débats collectifs avec des enfants qui ne savent pas encore parler ? Sans parler des mauvaises sonorités que ces cours collectifs vont mettre dans les oreilles des élèves, comme lors des cours collectifs de flûte au collège. C’est comme ça qu’on tue la musique, » conclut Eric Maillet, professeur de piano et d’orchestre centre Dunois.
Une réaction en chaîne qui emportera à terme les pratiques des musiciens amateurs, à commencer par les orchestres amateurs parisiens, qui vivent aussi grâce aux musiciens formés dans les centres d'animation :

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Centres d'animation : non à la musique fast-food - témoignage d'une musicienne d'orchestre amateur

Politique comptable

Un collectif pour défendre ces cours individuels d’instrument dans les centres d’animation s’est monté. Il dénonce la politique comptable de la mairie de Paris derrière les faux arguments pédagogiques et de progrès social.
Personne à la mairie ni chez les gestionnaires de ces centres d’animation n’est capable d’expliquer ce que sont les pédagogies innovantes et collectives en cours dans des villes comme Lyon, Lille ou Montpellier et qui inspirerait cette réforme.
Aucune formation à ces pédagogies innovantes n’est prévue pour les professeurs, d’autant moins avec un budget qui malgré la création de deux nouveaux centres d’animation dans la ville cette année diminue de 900 000 euros en 2016.
La mairie de Paris chercherait elle donc à faire des économies sur l’enseignement de la musique dans les centres d’animation ?

« Un certain consensus » des élus

De nombreux élus sont venus ce mardi matin soutenir la mobilisation pour le maintien des cours individuels dans les centres d'animation parisiens, dont Nathalie Kosciusko-Morizet, Déborah Münzer, Benoit Solès ou Thierry Hodent avant d'assister au Conseil de Paris, où cette réforme a été débattue dans l'après-midi. « Lors d'un échange avec les directeurs des centres, professeurs et usagers des centres d'animation Nathalie Kosciusko-Morizet et ses collaborateurs nous ont confirmé avoir formulé en conseil de leur arrondissement, des voeux demandant l'abandon immédiat de cette réforme, » nous a dit Eric Maillet, qui a participé aux discussions avec les élus. « De même que Danielle Simonnet, conseillère de Paris, élue Front de Gauche du 20 ème qui nous a également affirmé avoir formulé les mêmes voeux. Nous avons ensuite été reçus par Julien Antelin, chef de cabinet d'Anne Hidalgo, Emmanuel Zemmour, conseiller au cabinet d'Anne Hidalgo, Jeunesse, Vie associative et Démocratie et Nicolas Moulin, délégué a la jeunesse de Pauline Véron : ce qui est assez positif, c'est qu'il y a eu une réelle écoute des points de vue pédagogiques de chaque interlocuteur. Nicolas Moulin a annoncé notamment que cette réunion de concertation et celles à venir serviraient à mettre en place une réforme visant à permettre un accueil des futurs usagers plus important mais dans un souci de leur dispenser des cours de qualité avec des professeurs de qualité, plutôt en petits groupes adaptés à l'instrument qu'en cours collectifs.»

Dans l'après-midi, en conseil de Paris, Thierry Hodent (Les Républicains) a parlé « d'un certain consensus des élus de plusieurs groupes qui souhaitent la suspension de la suppression des cours individuels de musique dans les centres d'animation» , alors qu'Anne Souyris du groupe écologiste a souligné l'importance des cours individuels de musique dans les centres d'animation de Paris qui seraient « un exemple phare de la politique municipale qui cherche à ramener les publics les plus éloignés des arts vers ses domaines encore trop réservés à ceux à fort capital culturel », appelant à une large concertation de tous les acteurs concernés en lien avec la réforme à venir.

Reportage réalisé par Cécile de Kervasdoué et Suzana Kubik

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