Lundi 5 octobre 2015
11 min

Les artistes amateurs non rémunérés sont-ils une menace pour les professionnels ?

Le projet de loi sur la création, adopté la semaine dernière en première lecture à l'assemblée nationale, modifie les droits concernant les artistes amateurs, ce qui provoque des réactions vives de la part des syndicat et des intermittents du spectacle.

Les artistes amateurs non rémunérés sont-ils une menace pour les professionnels ?
philhar

Dans l’article 11 de la loi sur la création, il est stipulé que les artistes amateurs peuvent se produire dans un cadre lucratif (théâtre, opéra, salle de concert…) sans être rémunérés. Ce projet de loi s’appliquerait donc à près de 10 millions de personnes en France qui pratiquent un art en tant que loisir, et non comme métier.

Après la colère des syndicats face à ce projet de loi, les députés ont choisi une limite : chaque institution ne devra pas dépasser 30 représentations d’amateurs par an.

A titre d’exemple, la Philharmonie de Paris a proposé 30 oeuvres chorales de janvier à juin et fait appel à 16 choeurs amateurs sur cette période, soit plus de la moitié. Après cette loi, la Philharmonie pourrait donc faire appel à 100% de choeurs amateurs.

Parmi ces choeurs amateurs, celui de l’Orchestre de Paris (en résidence à la Philharmonie) compte 140 adultes qui répètent au minimum 5 heures par semaine, sans compter les heures de travail à la maison ou les cours de formation musicale.

Dans ce choeur de l’Orchestre de Paris, Alice, 31 ans est alto. Pour elle, il n’est pas question de parler de “travail dissimulé” lorsque l’on évoque les artistes amateurs: « C’est un passe temps, on ne va pas travailler 25 heures par semaine, et ce n’est jamais une contrainte. Donc, avec ce nouveau projet de loi, on essaie de se défendre les uns les autres car nous chantons par plaisir. »

Alice, alto du choeur de l'orchestre de Paris ©CéciledeKervasdoué/RadioFrance
Alice, alto du choeur de l'orchestre de Paris ©CéciledeKervasdoué/RadioFrance

La jeune femme a un avis plus tranché quant aux chanteurs professionnels: « Ils sont bien plus dans la compétition que nous, avec pour objectif de garder leur place dans la chorale. Ce n’est pas pour autant que le choeur amateur n’a pas un haut niveau et certaines exigences, comme l’audition que nous passons tous les trois ans, et la possibilité d’être viré », conclut la chanteuse.

PourLionel Sow, chef du choeur de l’orchestre de Paris, cette mauvaise ambiance entre choeurs professionnels et amateurs est dangereuse pour la musique : « Pourquoi est-ce que les choeurs professionnels disparaissent ? Pourquoi les festivals mettent la clé sous la porte ? La musique, tout le monde peut la pratiquer, et les amateurs sont la base du système, ils ont aussi droit à l’excellence », avant de préconiser : « En période de crise, il faut éviter de se dresser les uns contre les autres et je ne crois pas qu’en visant la pratique amateur on s’adresse aux bons interlocuteurs. »

Lionel Sow, chef de choeur de l'orchestre de Paris ©CéciledeKervasdoué/RadioFrance
Lionel Sow, chef de choeur de l'orchestre de Paris ©CéciledeKervasdoué/RadioFrance

Les deux autres choeurs en résidence à la Philharmonie de Paris (un choeur d’enfants et un choeur de chambre) ne sont pas non plus rémunérés. L’inspection du travail s’est donc tournée vers l’institution pour un contrôle mercredi 30 septembre.

Le directeur général de l’orchestre de Paris Bruno Hamard s’inquiète de cette inspection : « Si nous devons avoir recours seulement aux professionnels, cela implique la disparition du choeur car nous n’aurons pas les moyens d’entretenir un choeur de 130 personnes permanentes à l’année. »

De l’autre côté, les choristes professionnels aussi sont inquiets. A l’ouverture de la Philharmonie, des centaines de chanteurs espéraient trouver un emploi. Mais dans la réalité, ils sont confrontés à l’utilisation assez importante des artistes amateurs. Pour dénoncer ce système, certains chanteurs ont créé le collectif Colère Lyrique, soutenu par plus de 5000 signatures.

Aujourd’hui, avec le projet de loi, ils craignent la disparition pure et simple de leur métier. Dans le collectif, Juliette (qui a changé de prénom pour le reportage) s’indigne : « Si cette loi passe, beaucoup d’artistes vont être engagés sans être rémunérés. Pourquoi garder des artistes titulaires ou en CDI si le projet est voté ? Une société qui traite aussi mal ses artistes est une société qui va mal. »

Les politiques à l’origine de cette loi se félicitent du projet, comme Patrick Bloche, député PS et rapporteur de la loi création : « Je pense que nous avons atteint le bon équilibre entre fixer un cadre clair et sécurisé pour permettre le développement des pratiques amateurs et rappeler ce qu’est la présomption de salariat, inscrite dans le code du travail. »

Les syndicats, eux, ne décolèrent pas. Ils ont déjà obtenu 2500 signatures dans une pétition visant à dénoncer ce projet de loi et ils organisent une mobilisation le 15 octobre à l’ouverture d’une conférence nationale sur l’emploi des artistes.

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