Mercredi 23 décembre 2015
9 min

Le salaire des chefs d'orchestre en question

La rémunération des chefs d'orchestre est l'objet de nombreux fantasmes : salaires annuels confortables, cachets exorbitants et opacité des montants versés. Qu'en est-il réellement ?

Les chefs d'orchestre sont-ils trop payés ? Ou plutôt sont-ils payés à leur juste valeur ? S'il y a un sujet tabou dans la milieu de la musique classique, c'est bien celui de la rémunération des chefs principaux, associés, invités ou des directeurs musicaux.

A l'instar des joueurs de football, il n'y a pas vraiment de cadre concernant leur rémunération. Tout se fait selon une négociation, en fonction de leur notoriété et donc de leur capacité à remplir les salles. Les salaires ou les cachets peuvent donc passer du simple au double en fonction de l'orchestre, du pays et du projet musical. Et la France a longtemps eu la réputation d'être un pays plutôt généreux en la matière mais les choses sont en train de changer.

Enfin, c'est en tout cas ce que veulent bien raconter la plupart des acteurs du milieu des orchestres. Elle serait finie l'époque où l'argent coulait à flot, où l'on versait des cachets monumentaux pour attirer les chefs étrangers prestigieux. Problème, tout cela est diablement difficile à vérifier. Il est en effet très compliqué de savoir combien exactement sont payés les chefs d'orchestre par les ensembles ou les salles françaises. Un manque de transparence assez incompréhensible puisque la plupart de ces orchestres fonctionnent avec des fonds publics. Dans une démocratie exemplaire, on devrait pouvoir consulter ces chiffres en toute simplicité, sur internet.

Heureusement, certains orchestres jouent le jeu. Il existe aussi les bruits de couloir, les discussions "en off". Et au final, on arrive à obtenir un aperçu de comment et combien sont rémunérés les chefs en France. Il s'agit dans un premier temps de dresser une distinction entre deux grands types de chefs : il y a les permanents, ceux qui sont rattachés à un orchestre et ont souvent le titre de directeur musical, et les chefs invités, ceux qui viennent au coup par coup pour donner un, deux concerts voire un peu plus.

Dans le premier cas, les chefs bénéficient d'un salaire mensuel et signent des contrats à durée déterminée. C'est l'équivalent des CDD d'usage dont bénéficient les producteurs de France Musique, par exemple. Pour les directeurs musicaux des orchestres français, la fourchette oscille entre 2500 et 8000 euros par mois mais cela peut devenir beaucoup plus si le chef a une stature internationale. On atteint alors au minimum les 15 000 euros mensuels.

Un salaire fixe auquel viennent s'ajouter les cachets pour les concerts. En France, on est plutôt dans une fourchette comprise entre 2000 jusqu'à 50 000 euros par concert, pour les grandes stars de la baguette. Et plutôt entre 8000 et 30 000 euros pour ce qui est des orchestre parisiens. Des tarifs qui sont négociés par les agents des chefs. Mais cela n'a pas toujours été le cas comme le rappelle Fabienne Voisin, directrice de l'Orchestre national d'Ile-de-France et vice-présidente des Forces Musicales, un syndicat national des orchestres et des opéras.

"Il était de notoriété qu'en France nous ne négocions moins les cachets que nos voisins européens. Aujourd'hui, nous négocions de plus en de plus. Ce sont les grandes agences anglaises qui le disent elles-mêmes. Tout cela dépend des possibilités de chacune des maisons et de leur volonté de faire rentrer dans un budget contraint l'engagement d'un chef que l'on souhaite inviter ".

Mais pourquoi la France a longtemps eu une telle réputation ? Cela était tout d'abord dû au rayonnement international des formations françaises. Afin d'attirer un grand chef mondialement connu, il fallait pouvoir lui proposer un gros cachet sinon le risque était élevé qu'il n'accepte pas. Situation à l'inverse de nos voisins anglais ou allemands qui réussissent à maintenir des cachets plutôt bas.

La renommée de leurs orchestres suffit à intéresser les plus grands chefs. C'est le cas notamment à l'Orchestre philharmonique de Vienne, pourtant considéré comme l'un des meilleurs au monde. Mais à Vienne, le cachet ne peut excéder 10 000 euros. Tout le monde s'aligne sur ce même tarif.

A titre de comparaison, 10 000 euros, c'est un peu plus que le cachet maximal versé par des ensembles comme l'Orchestre national d'Ile-de-France ou l'Orchestre de chambre de Paris. Mais la situation évolue depuis quelques temps en France. D'un côté, la crise économique a poussé les directeurs d'orchestre français à revoir leurs tarifs et de l'autre, le pays redevient peu à peu un pôle d'attractivité pour les grands chefs notamment grâce à la Philharmonie de Paris ou à l'Auditorium de la Maison de la Radio.

Bien sûr, les sommes d'argent dont nous parlons sont importantes et il peut parfois être compliqué de comprendre pourquoi certains chefs cumulent deux salaires au sein d'une même maison : un fixe pour leurs activités de directeur musical et un cachet par concert. Nicolas Droin, directeur de l'Orchestre de Chambre de Paris dont le chef est Douglas Boyd, estime qu'il faut savoir faire la part des choses. "Ce sont deux activités très différentes. Le directeur musical a un rôle essentiel de management artistique. Il met en place un projet et s'occupe également des aspects plus administratifs. C'est lui qui, par exemple, supervise les jurys de recrutement d'un musicien. Cela n'a donc rien à voir avec le concert où il se retrouve seul devant les musiciens."

A savoir que Douglas Boyd à l'Orchestre de chambre de Paris perçoit 3 000 euros par mois pour son rôle de directeur musical puis 8 000 euros de cachet par concert. Un montant que l'ensemble ne peut guère dépasser compte tenu de son budget annuel plutôt restreint et qui l'empêche de rivaliser avec d'autres orchestres ayant de plus gros moyens. Nicolas Droin plaide d'ailleurs pour que les orchestres parisiens cessent de se voir comme des concurrents. "Il est possible qu'il existe une surenchère aux cachets afin d'attirer tel chef à la renommée internationale. Mais j'estime qu'il faudrait plus de dialogue entre les orchestres, que ce soit sur les chefs ou sur la programmation. Il faut que nous montrions par la diversité de nos projets que nous couvrons un champ extrêmement large ".

Fabienne Voisin et Nicolas Droin reconnaissent tous les deux que faire la course aux grands noms n'est pas non plus une solution durable pour continuer à attirer le public. Un public qui, contrairement à ce que l'on pourrait penser, a soif de nouveauté. Comme le démontrait cette étude sur les publics des orchestres de Xavier Zunigo et Loup Wolff, les spectateurs viennent d'abord au concert pour l'orchestre, puis pour l'oeuvre et enfin pour le nom du chef. Il y a peut-être ici matière à repenser certains mécanismes afin de, pourquoi pas, reporter certaines dépenses vers des postes plus essentiels comme la communication, par exemple.

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