Mardi 1 mars 2016
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Le manuscrit de la partition piano-voix des Troyens de Berlioz acquis par la Bnf

Considéré comme perdu depuis plus d'un siècle, la Bibliothèque nationale de France vient d'acquérir le manuscrit de la partition pour piano et voix des Troyens de Berlioz. Transcrite par le compositeur en personne, il s'agit de la version la plus complète de l'opéra à ce jour.

C'est dans l'un des nombreux salons du site Richelieu de la Bibliothèque nationale de France dans le 2e arrondissement de Paris qu'a eu lieu la signature de l'acte d'acquisition du manuscrit. La partition des Troyens d'Hector Berlioz est exposée sous verre, de grandes pages de papier légèrement jaunies sur lesquelles la belle écriture du compositeur reste comme miraculeusement intacte.

Il s'en est d'ailleurs fallu de peu pour que cette acquisition n'ait pas lieu. Bruno Racine, le président de la Bnf, se rappelle d'un coup de téléphone de la maison de vente aux enchères Sotheby's à l'automne 2014. Possédée par un collectionneur privé qui ignorait sa valeur, la partition a réapparu après plus de cent ans de discrétion. "J'ai aussitôt informé les conservatrices du département de la musique de la Bnf de l'existence de cette transcription pour piano et voix. Et elles étaient incrédules car on la pensait définitivement perdue ", explique Bruno Racine.

Au centre, Bruno Racine, président de la Bibliothèque national de France, lors de la signature de l'acte d'acquisition du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)
Au centre, Bruno Racine, président de la Bibliothèque national de France, lors de la signature de l'acte d'acquisition du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière/France Musique)

La partition aurait fait partie de la collection du compositeur et organiste Alexandre Guilmant au début du 20e siècle, puis conservée dans sa famille avant d'en perdre la trace. Sotheby's explique que lorsque de tels documents sont mis en vente, la maison de vente aux enchères donne toujours la priorité aux institutions qui pourraient être intéressées. La Bnf possédant déjà la plus grande collection de partitions manuscrites de Berlioz dont la version orchestrale des Troyens, il était hors de question de voir partir le document dans une collection privée.

Elizabeth Giuliani, la directrice du département de la musique de la Bnf, s'est emparée du dossier. "Très rapidement, nous avons pu reconnaître la belle écriture de Berlioz et mesurer l'importance de la découverte, raconte la directrice fraîchement partie à la retraite. La plus grande partie de l'ouvrage est réellement de sa main, notamment la quasi intégralité des deux portées du piano. Certains passages vocaux, notamment les choeurs, sont vraisemblablement de celle de son copiste. La richesse de la partition provient du nombre impressionnant de didascalies, des indications très précises de Berlioz sur l'emplacement des personnages, des décors. Le compositeur prend soin également de rappeler quels sont les instruments de l'orchestre censés jouer à la place du piano afin de guider au plus près l'interprète ".

Une des 596 pages du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Une des 596 pages du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Une transcription pour piano et voix des Troyens nous est parvenu mais il s'agit d'une version très amputée et simplifiée par Choudens, l'éditeur de l'époque. Cette transcription est donc la version la plus complète de l'opéra connue à ce jour puisqu'elle est postérieure (1859) à la version orchestrale composée entre 1856 et 1858.

Le manuscrit contient en effet bon nombre de scènes supprimées de la version orchestrale ou de la version de Choudens, voire des passages totalement inédits. C'est notamment le cas du final et de l'épilogue, très écourtés par l'éditeur. L'intérêt de cette transcription redécouverte reposera donc sur la comparaison les différentes versions. Elle permettra aux chefs d'orchestre et metteurs en scène qui monteront Les Troyens à l'avenir de coller au plus près de ce que souhaitait Berlioz.

Elizabeth Giuliani insiste sur le fait que la transcription pour piano ait été faite par Berlioz en personne. "Il ne s'agit pas simplement d'une partition de piano calligraphiée par Berlioz mais réellement recomposée. Ce qui est d'autant plus intéressant qu'il n'était pas pianiste et donc ne composait pas au piano. A la lecture de sa correspondance et de ses mémoires, on sait qu'il faisait des allers-retours entre la partition d'orchestre et celle pour piano. Il corrigeait l'une par l'autre. Il est très intéressant de voir comment Berlioz pense l'orchestration au piano, et pense le piano en fonction de ce qu'il attend de l'orchestre. Pour les chefs d'orchestre et les musiciens, il sera très intéressant de connaître cette traduction provenant de la main du compositeur ".

Chant national de l'acte 3 des troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Chant national de l'acte 3 des troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

Une partition classée Trésor National

Dès l'authenticité du manuscrit établie, Bruno Racine, le président de la Bnf, va alors très rapidement lancer une opération d'acquisition. Cela débute par le fait de classer le document en tant que Trésor national, ce qui permet son immobilisation en France, le temps de finaliser la vente. Un tel classement permet également de réaliser d'importantes défiscalisations, de l'ordre de 90% de déductions du montant du don pour le mécène. Dans ce cas précis, c'est le mécénat musical de la Société Générale qui a largement contribué à l'achat, ainsi que des dons recueillis lors du dîner annuel de la Bnf. Le reste du financement provient des fonds propres de l'institution. La partition a donc été acquise à hauteur de 1,5 millions d'euros par le biais de la maison Sotheby's.

Deux mystères demeurent toujours néanmoins, tout d'abord l'absence du deuxième acte des Troyens dans son intégralité. Nul ne sait s'il existe toujours quelque part. La Bnf promet d'enquêter pour tenter de mettre la main dessus. Deuxièmement, la présence d'une autre écriture que celle de Berlioz et de son copiste. Il s'agit pour l'essentiel de lignes de chant et de quelques indications qui pourraient être de la main de Pauline Viardot, célèbre mezzo-soprano et grande amie de Berlioz. Il faudra encore du temps pour que les 596 pages de la partition révèlent tous leurs secrets. Mathias Auclair, le nouveau directeur du département de la musique de la Bnf va superviser la restauration et la numérisation de l'oeuvre.

"La partition est dans un état émouvant, elle est dans son jus, peut-être d'ailleurs dans l'état dans lequel Berlioz l'a laissée. Le manuscrit porte toutes les corrections du compositeur, c'est sa main véritablement que l'on voit. Tout l'enjeu pour nous est de préserver ce document en appliquant plusieurs techniques de conservation, mais tout en essayant de garder le plus possible sa saveur. Les grands manuscrits des grands musiciens ont une part de mystère qui fait que même ceux qui ne connaissent pas la musique y sont sensibles " explique Mathias Auclair.

Point d'orgue des festivités pour célébrer l'arrivée de ce manuscrit dans les collections de la BNF : un concert uniquement bâti autour de la partition retrouvée et donné dans la salle ovale du site Richelieu. Interpreté par la mezzo-soprano Karine Deshayes et le choeur Aedes, il sera diffusé en direct sur France Musique le mardi 29 mars.

Détail du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)
Détail du manuscrit des Troyens de Berlioz. (© Victor Tribot Laspière / France Musique)

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