Jeudi 28 avril 2016
8 min

Le label Ocora à la découverte des musiques du monde

Lundi 2 mai sera remis le 10e Prix France Musique-Ocora des musiques du Monde, qui met à l’honneur un artiste de musique traditionnelle. Cette année il s’agit du luthiste crétois Stelios Petrakis, qui, grâce à cette récompense, a pu enregistrer un disque chez Ocora, le label de Radio France qui fait rayonner les musiques savantes et populaires du monde entier. Et ce, depuis bien longtemps.

Le label Ocora à la découverte des musiques du monde
ocora

L’histoire de ce label remonte à la fin des années 1950, et elle est liée à l’indépendance des anciennes colonies françaises en Afrique. Ocora signifie Office de Coopération Radiophonique et, avant de devenir une collection de disque, son but était de créer des radios locales africaines, comme nous le raconte Serge Noel-Ranaivo, coordinateur d’Ocora : « On préparait des formations pour les futurs techniciens des futures radios des pays qui allaient accéder à l’indépendance. C’est ainsi que sont nées Radio Mali et Radio Gabon par exemple. Au bout d’un moment, on enregistrait à Paris mais aussi sur place, dans les villages, et puis sont restées des musiques. Les premiers vinyles sont sortis, un par an au début, et petit à petit ça s’est étoffé. L’Office de Coopération Radiophonique a fini par disparaitre, et après l’éclatement de l’ORTF en 1974, cette activité de production phonographique est restée au sein de Radio France. Elle a été intégrée totalement dans l’activité musicale, avec une saison de concerts associée à la production de disques ».

Aujourd’hui, Ocora sort entre 7 et 10 disques par an, et la collection est spécialisée dans ce que l’on appelle les musiques « traditionnelles », que décrit Serge Noel-Ranaivo : « Les musiques traditionnelles, cela recouvre tout un tas de musiques différentes : des musiques rituelles, religieuses, classiques, ou de pur divertissement, des berceuses, ou même des choses que nous allons considérer comme musique, mais qui dans la culture donnée ne sont pas considérées comme telle. Typiquement, les chants de chasse des Pygmées de Centrafrique, c’est très beau à écouter, mais pour eux ça n’est pas de la musique, ça fait partie des techniques de chasse ».

Des disques réalisés sous la direction d’un musicologue

Qu’il s’agisse de collecter des musiques sur le terrain, ou d’enregistrer des artistes contemporains qui ressuscitent des airs oubliés, tout est coordonné par un ethnomusicologue, comme Simha Arom. Ancien chercheur au CNRS, il a publié trois disques chez Ocora, dont une anthologie de la musique des Pygmées Aka, en 1978 : « J’ai travaillé plus de 40 ans en Afrique centrale. En 1971, j’ai découvert un peu par hasard un campement pygmée, avec lequel j’ai beaucoup travaillé parce que c’était de très bons musiciens. Je me suis dit ‘voilà des gens qui m’accueillent, qui chantent bien, et sont musiciens jusqu’au fond de l’âme’. Je ne suis jamais allé chercher de la musique pygmée dans un autre campement, et la dernière fois que je m’y suis rendu, c’était en 2012 ».

Pour chaque album, l’ethnomusicologue doit donc se rendre sur le terrain et effectuer plusieurs enregistrements avant d’élaborer un texte pour toutes les plages, avec des photos. Car l’idée, explique Simha Arom, c’est de faire découvrir et rendre accessible au plus grand nombre ces cultures diverses, parfois menacées de disparition : « J’ai fait toute ma carrière au CNRS. On y fait des travaux très ardus, très scientifiques, très rigoureux, pas drôles du tout, qui demandent beaucoup d’effort, et s’adressent à peu de lecteurs. Le disque était un moyen pour moi de partager la joie que j’éprouve lorsque je découvre une musique à laquelle personne ne fait attention, ou que personne ne connait. Pour ces musiques africaines, j’étais certain d’être le premier visiteur européen à les entendre. Et c’est comme si je trouvais de l’or. Lorsque j’ai vu le disque à la Fnac, j’étais donc très fier de pouvoir me dire ‘ce n’est pas que pour les scientifiques, c’est pour les gens qui aiment la musique’ ».

Des pygmées à la lyra crétoise

Depuis 2006, le prix France Musique-Ocora des musiques du monde permet à un artiste d’enregistrer un disque dans la collection. Une récompense qui est née dans le cadre de l’émission Couleurs du monde de Françoise Degeorges : « L’idée de ce prix était de mettre en valeur une culture, un artiste ou un groupe qui porte une tradition forte, et d’aller enregistrer ces musiques, ces traditions, dans le contexte même. Cela nous a permis par exemple d’aller en Guadeloupe avec Négoce, premier prix en 2006, pour enregistrer avec les danseurs ce quadrille au commandement. C’est dans ce cadre-là que la musique est la plus forte, la plus sincère et la plus joyeuse aussi ».

Le prix répond à une sorte de ligne éditoriale, et tente chaque année de valoriser une nouvelle région du monde. En 2016 c’est donc la Crète qui est mise à l’honneur, et l’artiste Stelios Petrakis que présente Françoise Degeorges : « C’est un multi-instrumentiste et un grand luthier. Il fabrique lui-même ses lyra(s), qui sont ces vièles emblématiques de la Crète, et plusieurs autres instruments. Stelios Petrakis est également compositeur, donc extrêmement contemporain et c’est important de mettre en avant la façon dont les artistes d’aujourd’hui vivent cette tradition, se l’approprient, et la transforment. Le disque que nous avons fait dans la collection Ocora est avant tout un hommage à cet instrument, la lyra crétoise ».

A l’ occasion des dix ans, l’émission Couleurs du monde proposera une scène ouverte, en public, lundi 2 mai à 20h. Le prix sera remis par Marc Voinchet, directeur de France Musique, et pendant la soirée, un hommage à la culture amérindienne sera rendu avec l’accordéoniste argentin Raul Barboza, la chanteuse bolivienne Luzmila Carpio et l’accordéoniste Francis Varis.

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