Vendredi 22 mai 2015
14 min

La lutherie face à la forêt de demain

Actuellement, il y aurait près de 300 luthiers en France… Depuis quelques années on observe un regain d’intérêt pour cet artisanat, dont la matière première est le bois. Si les techniques restent fidèles aux traditions anciennes, face à l’évolution de l’exploitation de la forêt, le métier doit s’adapter.

Pour la fabrication d’un instrument, tout commence dans la forêt. Bernard Michaud est forestier. En 1990 il crée l’entreprise Bois de Lutherie. Installé en Franche Comté, il sélectionne, coupe et vend le bois aux luthiers. Les deux essences reines de son travail sont l’épicéa, et l’érable ondé. L’épicea, il va le chercher dans le haut massif du Jura. L’érable, lui, se trouve en Lorraine, dans la Meuse, les Vosges et en France Comté. Bernard Michaud part également en Roumanie et en Bulgarie pour sélectionner ses arbres, "les chasser " comme il dit. Depuis quelques années, les pratiques forestières évoluent, la forêt change, et son travail aussi : « Les scieurs préfèrent aujourd’hui scier du bois moyen, et du coup, font disparaître les gros arbres ». Pourtant, les gros arbres, Bernard Michaud en a besoin, pour les futurs contrebasses et violoncelles.

Autre difficulté, les essences qui ne sont pas utilisées industriellement ont également tendance à disparaître. Un appauvrissement de la diversité que déplore le forestier : « Nous sommes amenés à changer notre façon de chasser le bois, donc on va un petit peu moins chasser en forêt, et un peu plus dans des endroits inattendus, des parcs parisiens, des propriétés à droite à gauche… »

Des forêts naturelles en Europe de l'Est

Charles Coquet, luthier, préfère le bois d’Europe de l’Est. En Roumanie, beaucoup de forêts sont encore à l’état naturel, alors qu’en France, il n’y a pratiquement plus de forêts dites primaires. Non exploités, les érables de Roumanie sont plus gros, et bien plus vieux « Ils ont une densité assez idéale pour faires les instruments » reconnaît Charles Coquet. Son atelier se situe en face des rails abandonnés de la petite couronne dans le 18 e arrondissement à Paris. C’est un véritable amoureux du bois qui fabrique des violons, des altos et des violoncelles. Mais il a peur de ne pas pouvoir trouver éternellement des arbres de Roumanie, les forets y sont fortement pillées : « Moi j’ai trois a quatre fois par an des Roumains des Bulgares ou des Hongrois, qui achètent un tronc là bas, pas très cher j’imagine, qui le font couper, et qui viennent nous le vendre…une première façon de s’organiser ça pourrait être d’arrêter d’acheter du bois à ces gens ».

Du bois de Pernambouc à l'ébène : des espèces menacées

Certains bois de lutherie précieux sont déjà plus difficiles à acheter. C’est le cas du bois de Pernambouc. Un bois brésilien de couleur rouge, utilisé pour la tige des archets. Il est soumis à la réglementation CITES depuis 2007. La Convention sur le commerce international des espèces menacées d’extinction. Il n’est pas impossible de s’en procurer, mais il faut demander un permis auprès du ministère de l’écologie, et s’adresser à des vendeurs qui ont des permis d’exportation. En 2013, l’ébène de Madagascar a également été classé par le CITES. Et selon Sandrine Raffin, archetière de la rue de Rome, il est de plus en plus difficile de trouver de l’ébène de bonne qualité : « une année on a crée un modèle et on a utilisé du bois d’érable qui a été stabilisé (…) et ça nous a permis d’obtenir un bois qui avait la même densité que l’ébène, pour parer au stock d’ébène qui devient de plus en plus rare. »

Des luthiers ont d’ailleurs lancé une initiative internationale pour la conservation du Pernambouc. Un programme de replantation pour chaque archet fabriqué. L’action pourrait donc s’étendre pour plusieurs bois précieux.

Par Sofia Anastasio

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