Lundi 11 janvier 2016
6 min

La délicate étape de la puberté chez les chanteurs

En Angleterre, plusieurs maîtrises ont récemment fait part de leur inquiétude devant la difficulté rencontrée pour recruter de jeunes chanteurs sopranos. En cause, le système d’internat, qui rebute les enfants, mais également la puberté, qui serait de plus en plus précoce. La mue des garçons arrive trop rapidement : un problème déjà soulevé en 2013 par le chœur masculin de l’église Saint-Thomas de Leipzig, en Allemagne.

Vendredi dernier, la Maîtrise de Radio France répétait pour un enregistrement de la Marseillaise, destiné à l’éducation nationale. Les chanteurs sont des collégiens, ils ont entre 11 et 15 ans et sont en plein passage entre l’enfance et l’adolescence. Simon a 13 ans, et il se rend compte que sa voix est en train de se modifier : « Moi ça commence un peu à changer, j’ai du mal à chanter comme avant dans les aigus, mais pour l’instant ce n’est pas très gênant. On ne nous en parle pas trop mais dans le chœur on est avec des copains qui ont eux-mêmes mués, donc on est au courant. »

Tout comme les chœurs en Allemagne et en Angleterre, Marie-Noëlle Maerten, directrice musicale adjointe de la Maîtrise de Radio France, constate que la mue intervient de plus en plus tôt chez les jeunes. Vers 12-13 ans en moyenne, alors qu’au XVIIIe siècle, c’était à 17 ans. Selon une étude du département de démographie de Californie, la puberté avance de deux mois et demi par décennie depuis cette époque : cela fait suite aux changements d’alimentation et de mode de vie.

Conséquence : aujourd’hui, certaines partitions de Bach par exemple, écrites pour soprano, ne peuvent plus être interprétées par de jeunes garçons. Il faut donc s’adapter explique Marie-Noëlle Maerten. Faire chanter les filles à la place, et surtout accompagner les garçons dans cette période qui peut être délicate : « Pour les garçons, ça n’est pas facile. Je me souviens, il y a longtemps de cela, qu’un garçon mue alors qu’il a un solo à faire, tout ça est assez douloureux. Donc on fait en fonction, et puis on garde les garçons pendant la mue, ils ont toujours des cours de chant et on a créé cette année un chœur de garçon. Les muants, il y a des moments où ils peuvent chanter et d’autres où ils ne peuvent pas. Il faut absolument respecter ça et si un enfant n’a pas du tout la possibilité de chanter, il ne chante pas, et dès qu’il peut recommencer à chanter, on l’intègre. Je pense que pourvoir continuer à chanter en muant est très important pour eux. Parce qu’il y a quand même une vingtaine d’années, un garçon, quand il muait, il arrêtait de chanter. »

Chanter dans une maîtrise peut donc modifier le rapport des garçons à cette étape naturelle de la vie. C’est ce que raconte Guillaume Andrieux. Chanteur lyrique baryton, il a été soprano dans la Maîtrise de l’Opéra national de Lyon : « Pour certains de mes camarades, ça a été quelque chose d’un peu brutal. Il y a des mues qui se sont faites vraiment très rapidement, où mes camarades ne pouvaient absolument plus chanter en voix de garçon. Ca peut être assez traumatisant, surtout quand on a été soliste, qu’on a eu des rôles de premier plan pour enfants. Repartir de zéro et n’avoir plus cette petite notoriété, en quelque sorte, peut être difficile ».

Dans les maîtrises, les enfants sont encadrés par toute une équipe pédagogique. Il y a également un soutien médical, et si un problème particulier est repéré, les jeunes sont envoyés chez un phoniatre. Le docteur Yves Ormezzano, phoniatre et ORL, nous explique en quoi consiste concrètement cette mue : « Ce qui se passe principalement au niveau de la corde vocale chez le garçon à cause de la testostérone, ce sont deux éléments. D’abord elles vont doubler de taille, de longueur. Et puis elles vont devenir plus épaisses. Et ces deux phénomènes conjugués font qu’il va être plus rentable pour l’adolescent qui a mué ou pour l’homme adulte, d’utiliser ses cordes vocales avec ce que l’on appelle le mécanisme de voix de poitrine, où les cordes vocales sont plus épaisses, vibrent de façon un peu différente et surtout beaucoup plus grave que lorsque l’on est en voix de tête. »

La pratique du chant en maîtrise ni n’avance, ni ne recule la mue. Elle ne modifie pas son développement. On peut donc avoir été soprano dans un chœur et devenir ensuite ténor.

Au niveau de la voix, pour les filles, il ne se passe pas grand-chose pendant la puberté. Les cordes vocales grandissent peu, il n’y a donc pas de véritable changement. Cependant, chanter intensivement dans un chœur leur pose d’autres problèmes. Si elles souhaitent devenir chanteuses, techniquement cela peut empêcher le développement de leur voix d’adulte. C’est pour cette raison qu’Elsa Dreisig, chanteuse lyrique soprano, a décidé d’arrêter la maîtrise à l’âge de 17 ans : « On nous apprend à chanter très lisse, avec un larynx très haut. On ne cherche pas à développer personnellement une voix, mais à rentrer dans un moule qui est très bien quand on est petit, mais qui peut être plus embêtant quand on a envie d’être chanteuse, comme moi. J’ai fait beaucoup de maitrise, ce qui fait que pendant quatre, cinq ans, j’ai dû me battre avec une voix assez verte, avec des tics de maîtrisienne, et d’enfant. »

Pour pallier cette difficulté, il y a 15 ans, la Maîtrise de Radio France a arrêté de faire chanter systématiquement les adolescentes avec les petits. Elles répètent désormais beaucoup plus entre elles avec un chœur de jeune fille.

Et en ce qui concerne la mue des garçons, pas de solution miracle pour retarder la puberté si elle venait à devenir encore plus précoce. En Angleterre, certaines maîtrise distribuent aux jeunes des menus 100% biologiques, pour éviter tout produit qui pourrait contenir des hormones de croissance. Un pas que n’est pas encore prête à franchir celle de Radio France, a affirmé, en riant, Marie-Noëlle Maerten …

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