Vendredi 8 avril 2016
7 min

Juan Diego Florez : "La musique et la pratique orchestrale transmettent une attitude positive et créative..."

Lors d'une séance de répétition, la star péruvienne a accordé un peu de son temps à France Musique et a répondu aux questions de Cécile de Kervasdoué. Le talentueux Juan Diego Flórez interprétera demain au Théâtre des Champs Elysées le héros de Goethe, Werther dans l'opéra de Massenet, au côté de Joyce Di Donato et sous la baguette de Jacques Lacombe qui dirigera l’Orchestre national de France.

Juan Diego Flórez : A quarante ans, j'ai décelé un changement dans ma voix, qui m’a ouvert les portes de rôles comme Roméo ou Werther. En vieillissant elle se recentrait et devenait plus large. Il m’a fallu alors adapter ma technique en ajustant la respiration et la position de la voix. Le truc c’est de ne jamais la pousser, ni chanter avec effort parce que l'on ne doit pas aller au-delà de ses limites. C'est justement en comprenant ceci qu’aujourd’hui, je suis capable de chanter ces rôles avec aisance. Evidemment tout cela nécessite de l’expérience et de la maturité, tout en gardant en tête que Werther dans l’opéra n’a que 23 ans ! Moi à 23 ans je débutais à la Scala de Milan et sans doute je n’aurais pas été assez expérimenté pour interpréter le jeune Werther.

Cécile de Kervasdoué : Cette maturité vous plaît-elle ?

Juan Diego Flórez : Oui énormément… J’apprécie vraiment de pouvoir chanter de nouveaux opéras, c'est pour moi un privilège que me donne la vie, parce que finalement c’est grâce à ce vieillissement de ma voix que j’ai ces nouvelles opportunités.

De plus la technique de l'opéra romantique m'a appris à chanter plus lié, sans fioritures. Chez Rossini et Donizzetti, il y a beaucoup de vocalises et il faut sans arrêt être prêt pour les réaliser. Chez Massenet, en revanche, le plaisir c’est de pouvoir laisser la voix partir. Werther est un rôle plus profond avec un chant très expressif et très coloré. Bien sûr, il ne faut surtout pas oublier de bien faire les notes aigües, car finalement, un ténor est fait pour les notes aigues ! Si un changement vocal vous empêche de produire de beaux aigüs alors il vaut mieux prendre sa retraite.

Cécile de Kervasdoué :Trouvez-vous difficile de chanter en français ?

Juan Diego Flórez : Pour moi, c’est très difficile, car il ne faut pas faire sortir la voix du masque, de cet endroit dans le visage où la voix brille, là où elle a la possibilité d’être bien projetée. Il faut toujours mettre la voix devant et la difficulté lorsque l'on chante en français c'est que les voyelles ne sont pas toutes pures comme en italien. Alors ll faut quand même trouver le moyen de mettre toutes vos voyelles au même endroit ! Avec l’expérience j’y parviens, bien sûr pas parfaitement parce que personne n’est parfait, mais ma voix sonne, elle est bien projetée et ce même en français.

Cécile de Kervasdoué : Le texte est-il important quand on chante ?

Juan Diego Flórez : Oui c’est indispensable, surtout chez Massenet dans Werther ou encore chez Gounod, car si le texte n’est pas compréhensible, ce que vous chantez n’a plus aucun sens ! Dans le Bel Canto une belle vocalise, un beau feu d’artifice vocal vous fait oublier le texte qui peut parfois se réduire à un seul mot que l’on chante pendant cinq minutes. En revanche, dans Massenet, ce n'est pas le cas car le texte est crucial.

Cécile de Kervasdoué : En dehors du chant vous avez aussi une activité pédagogique, notamment en vous inspirant du Sistema de José Antonio Abreu au Vénézuela, vous avez créé Sinfonia dans votre pays, au Pérou. Vous avez d’ailleurs été récemment décoré par l’Unesco pour cette fondation !

Juan Diego Flórez : Cette association que je dirige « Sinfonia por el Peru » a pour objectif comme le Sistema au Vénézuela, de protéger les enfants et de leur donner un futur loin de la drogue, du crime, etc.. Et ça, c’est la musique qui le permet ! Ce que nous faisons, c’est que nous créons des écoles où les enfants jouent dans un orchestre et chantent dans des chœurs. En 5 ans nous avons ainsi créé 13 structures pour 3000 enfants et c’est loin d’être fini. Il y a tant de pauvreté au Pérou, que lorsque vous donnez un instrument à un de ces enfants, c’est un trésor qu’il gardera toute sa vie.

La musique devient alors essentielle dans leur vie, ils grandissent avec elle, et c’est la clef pour apprécier la musique classique. Parce que la musique classique, ce n’est pas quelques chose d’immédiat, il faut prendre le temps et se donner des oreilles pour l’écouter. Ce n’est pas une musique que vous pouvez comprendre sans rien faire, il faut s’en rapprocher un peu, faire un effort. Pourtant, ça n’a rien d’élitiste ! Dans mon pays, beaucoup d’enfants pauvres connaissent bien mieux la musique classique que les enfants riches parce qu’ils ont grandi avec !

Je pense donc que s’il y a une chose à faire partout dans le monde, c’est de mettre la musique à l’école parce qu'elle et la pratique orchestrale transmettent des valeurs, une attitude positive et créative qui se transforme en estime de soi. Elle permet alors à l'enfant de ne plus se sentir à extérieur de la société ou rejeté par elle, mais capable de réaliser ses rêves.

*Ce concert sera diffusé le jeudi 26 Mai sur France Musique

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