Mardi 26 avril 2016
5 min

Franck Krawczyk sur les pas d'Henri Dutilleux

Le compositeur français Franck Krawczyk présentera mercredi 27 avril sa nouvelle création à New York, la pièce Après, en hommage à Henri Dutilleux. Disparu en 2013, le grand compositeur français l’avait en effet choisi pour honorer cette commande du de l’Orchestre philharmonique de New York.

Depuis l’atelier parisien de Franck Krawczyk, on voit, mais surtout on entend les trains arriver Gare du Nord. Ces bruits incessants et mécaniques inspirent-ils le compositeur pour sa dernière pièce, Après ? Ecrite pour orchestre, elle est composée de trois mouvements : Ruines, Reconstitution et Matin, et est née d’une réflexion de l’artiste sur les nouvelles formes de concert, le vide, et les silences : « C’est la certitude qu’il se passe des choses dans les trous de l’orchestre qui m’inspirait et me touchait beaucoup, un orchestre partagé entre l’activité et l’inactivité puisque tout le monde ne joue pas forcément en même temps. Imaginez que vous ayez la capacité auditive, en regardant l’orchestre d’enlever le son de ceux qui jouent, et d’écouter le silence de ceux qui ne jouent pas. C’est une vision poétique du son et de l’activité ».

Bousculer le spectateur

Pendant sa carrière, le compositeur a beaucoup travaillé avec le plasticien Christian Boltanski pour des installations ou dans le cadre de l’exposition Monumenta au Grand Palais. Franck Krawczyk souhaite pouvoir mêler sa musique à d’autres formes artistiques, les arts plastiques, le théâtre. La pièce Après sera interprétée par l’Orchestre philharmonique de New York, mais dans la salle, les musiciens ne seront pas les seuls mis à contribution : « Pendant que les cordes jouent, les ouvreurs ferment les portes, laissées ouvertes un petit peu plus longtemps que d’ordinaire. Ils ont une sorte de partition à eux qui leur permet de fabriquer une double cérémonie, celle du concert, et une autre qui arrive donc avec un décalage. Ils rouvriront les portes également avant la fin du spectacle. J’ai passé beaucoup de temps à me poser la question de ce qu’est la musique lorsqu’elle n’est pas frontale, quand vous êtes dedans. Et ces ouvreurs jouent un rôle d’amplification de l’orchestre, ils permettent d’avoir des oreilles derrière vous, dans votre dos, et ainsi, une vision plus large de la salle. L’orchestre n’est plus le seul objectif d’écoute ». Les ouvreurs applaudiront également en plein milieu d’un mouvement, juste après un son de tuba, approximatif. Avec Après tout est pensé pour bousculer le spectateur.

Vingt années de travail

Cette pièce, Franck Krawczyk a commencé à la composer en 1996. Un processus de création imposant sur lequel il revient : « C’est un principe à la fois extrêmement urgent et rapide, et très long dans la maturation. Quand on écrit son oreille, il y a des choses que l’on saisit très rapidement, comme lorsque le bruit d’un train et d’un oiseau vont s’accorder étrangement, et créer une émotion à laquelle je ne m’attendais pas. Mais ensuite, je vais mettre vingt ans à mettre la main sur l’émotion que ça me procure, je passerai toutes les heures qu’il faut pour essayer de ne pas trahir ce sentiment-là. La composition, j’y pense tout le temps, c’est une obsession, je ne peux pas voir une architecture, un fait d’actualité, sans y penser. Tout m’y renvoie ».

Lorsqu’il s’agit de coucher sur partition les sons et les idées, composer une œuvre peut même devenir douloureux : « Pour moi, c’est une torture, parce qu’il y a une très grande différence entre dedans et dehors, entre ce qu’il y a dans ma tête, dans mon rêve et ce qui ressortira dans la réalité. Retranscrire, c’est un moment délicat. Et puis ensuite il y a l’interprétation, la musique est livrée à l’imagination de l’auditeur, et provoquera une sensation différente de celle que j’ai imaginé, ce qui est très intéressant. J’aime bien réduire une œuvre à un tas de briques qui permet à l’imagination de s’enflammer ».

La question de l’emprunt

Dans son œuvre se glissent également des références à d’autres compositeurs. Pour Franck Krawczyk il est impossible à notre époque, et avec notre accès simple et rapide à l’information de ne pas s’inspirer des artistes qui nous entourent et de ceux qui nous ont précédés. Et chez lui, il y a un artiste qui revient particulièrement souvent, c’est Beethoven : « La 9ème c’est ma vie. Quand j’avais sept ans, on m’a offert ce disque, et tout ce que je voyais autour de moi, ma vie, celle des autres, de mes parents, tout était dans la 9ème. J’ai pris conscience très récemment que toutes les pièces que j’avais écrites étaient un des passages de la 9ème. Donc quand j’ai fait Reconstitution et qu’à un moment je retombe sur deux notes qui me mènent là où je ne pouvais que me jeter, je ne résiste pas à emprunter le matériau rythmique, en me disant que j’utilise le même réflexe que celui qui m’a construit en tant que compositeur ».

Dans le dernier mouvement on retrouve également un hommage à Henri Dutilleux, qui lui a permis d’aller au bout de cette pièce qui sera donc jouée pour la première fois mercredi 27 avril au Lincoln Center à New York, jusqu’au samedi d’après.

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