Mardi 19 avril 2016
5 min

Enregistrer un disque, comment ça marche ?

Vendredi dernier, à l’Auditorium de Radio France deux sublimes œuvres lyriques étaient jouées : L’Enfant Prodigue de Debussy, et L’Enfant et les Sortilèges de Ravel. Sous la direction de Mikko Frank, l’Orchestre Philharmonique de Radio France accompagnait une distribution d’une très grande qualité, avec, entre autres, Sabine Devieilhe, Roberto Alagna, Karina Gauvin, et Jean-François Lapointe. Et le concert fera l’objet d’un disque, dans lequel on retrouvera des extraits de répétitions.

La scène se passe dans l’Auditorium de Radio France. Roberto Alagna et Karina Gauvin répètent des rôles qu’ils n’ont jamais interprétés, respectivement ceux du fils et celui de la mère dans L’Enfant Prodigue de Debussy. La répétition est un peu particulière parce que, comme toutes celles de la semaine, elle est enregistrée, ce qui demande une certaine mise en condition mentale explique la soprano Karina Gauvin : « Quand on fait un disque, il n’y a évidemment pas de public. Il faut donc user de son imagination pour retrouver l’énergie, l’atmosphère, la théâtralité afin de projeter cela dans notre voix ».

L’enregistrement influence également la façon de chanter, comme le raconte Roberto Alagna : « En fait on chante pour le micro. Quand il y a le public on chante pour lui, d’une façon moins intériorisée, un peu plus éclatante peut être. Au micro il faut faire attention, parce que si l’on chante comme pour un public, c’est trop fort et ça abîme un peu la qualité du son. Donc aujourd’hui on travaille pour le micro, plus intimement ».

Un personnage essentiel : le directeur artistique

Pendant ces séances de répétition, il y a un personnage qui est essentiel et omniprésent, le directeur artistique de l’enregistrement. Il s’agit ici de Daniel Zalay, qui travaille à Radio France. Entre chaque prise, depuis la régie, il transmet au plateau des indications au chef d’orchestre, aux chanteurs, au moyen d’un petit téléphone, qui sonne, très souvent : « Ce que je dis au téléphone ? Il y a évidemment basiquement les histoires d’intonation. Mais ça peut également concerner un tempo, une façon d’exécuter qui peut être soit un peu lente, soit un peu rapide, ou qui ne semble pas cohérente. Il y a aussi les problèmes de mise en place entre l’orchestre et les chanteurs, car ils ne sont pas tout à fait d’accord sur la manière d’exécuter un ralenti, un accélérando, ce genre de chose ».

Tout est donc minutieusement millimétré, pas de place pour les erreurs ou les imperfections, ce qui génère un stress particulier que décrit Sofi Jeannin. Elle dirige le chœur pour L’Enfant et les sortilèges de Ravel : « Tout le monde est toujours très conscient d’un enregistrement, parce qu’on n’a pas le même niveau de concentration. On est très mobilisé, la moindre envie de tousser, d’avaler, de respirer fort ou de tourner une page devient tangible et dangereuse, on doit donc être vigilant à tous les détails et chanter avec une précision extrême. Chaque prise, chaque nouvel essai doit vraiment pouvoir rester dans la boîte comme on dit ».

Une production rare et coûteuse

Le disque va donc mêler la captation du concert et des passages de répétitions pour ce que l’on appelle les raccords. Une façon de faire de plus en plus rare confirme Jean-François Lapointe, qui interprète le père dans L’Enfant Prodigue, le Chat et l’Horloge Comtoise dans L’Enfant et les sortilèges. Le baryton a participé à plusieurs disques au cours de sa carrière, mais n’a croisé que très rarement ce genre d’enregistrement : « Je n’ai pas vu ça souvent, le fait d’enregistrer les répétitions dès le départ. Enregistrer les générales, ou une session d’enregistrement c’est plus courant. Cette semaine c’était très rapide, on a donc dû agir promptement ! ».

Rare parce qu’onéreux, ce genre de production demande un travail très conséquent, que détaille Daniel Zalay, le directeur artistique : « On va se retrouver avec 300, 400 prises donc tout le travail va consister à réaliser un bout à bout, que l’on va comparer avec le concert et la générale. On va changer ce qui sera mieux réalisé que le concert, et éventuellement trouver dans les prises sans public des choses qui seront plus convaincantes ou mieux réussies, mieux équilibrées, plus vivantes… On ne sait jamais ! Je compte quand même beaucoup sur le concert, mais cela n’empêche pas qu’au final il y aura peut-être quand même pas mal de montage, de coupes. C’est ce que l’on appelle la post-production ».

Le montage représente une dizaine de journée de travail, viennent ensuite le mixage, la validation par le chef d’orchestre et les artistes … Le tout dans un délai assez court. La maison de disque, Erato souhaite voir le produit fini mi-juin, pour une sortie du CD prévue en novembre prochain.

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