Lundi 30 mai 2016
7 min

Dumping social chez les chanteurs lyriques français

Pourquoi les scènes lyriques qui vivent à 50% grâce aux subventions publiques boudent-elles les chanteurs français ? La question est épineuse dans le milieu de l’art lyrique. Il a fallu plusieurs mois pour obtenir témoignages et données chiffrées.

Tout le monde le sait mais personne n’en parle. Un rapport du ministère de la culture a finalement chiffré ce phénomène en novembre 2014 : les maisons d’opéra, les festivals d’art lyrique et les structures de concerts n’emploient que 30% de chanteurs domiciliés fiscalement en France, au profit des chanteurs étrangers.

Ce rapport est né de l’initiative de solistes français qui en juillet 2012 se sont organisés en collectif, sous la houlette du SFA-CGT. En épluchant les productions à travers toute la France, ils ont forcé le ministère de la culture à se pencher sur ce déséquilibre, jusque-là ignoré.

« Nous avons tous partagé le même constat. Des contrats de moins en moins nombreux en France. L’impossibilité pour les jeunes de se lancer et dans le même temps le jeunisme qui fait venir sur les scènes d’opéra des critères du mannequinat que le cinéma ne suit même plus. Allez dire qu’Isabelle Huppert est trop vieille pour tourner ? Tout le monde vous rira au nez ! A l’opéra, non » (une soliste du collectif de juillet)

Contrairement aux Etats-Unis où les maisons d’opéra sont obligées d’employer 70% d’Américains, la France est soumise aux règles européennes qui interdisent les quotas. Pourtant, sur les scènes italiennes ou allemandes, le civisme des directeurs et des programmateurs artistiques fait la part belle aux nationaux. En France, il n’y a pas ce réflexe. Pourquoi ?

Snobisme

Tous le répètent dans le métier : un chanteur étranger, ça fait toujours plus chic sur une affiche. C’est ainsi que dans le Faust de Gounod qui commence le 22 juin prochain à l’opéra de Toulouse, on peut entendre des chanteurs roumains, espagnols, américains, polonais, ou italiens, mais pas un seul chanteur français.

« Aller chercher à Pétaouchnock une Barberine alors qu’on en a des tonnes en France, c’est ridicule ! Alors, le directeur va dire, c’est ma liberté ! Mais il y a quelque chose de dérangeant tout de même lorsque c’est l’Etat et donc le contribuable français qui paye. Empêcher, par snobisme, les chanteurs français de travailler, je trouve ça scandaleux ! » (Thérèse Cédelle, agent artistique)

Cette préférence du chanteur étranger n’est pourtant pas toujours consciente chez les directeurs d’opéra en France. Nommés à la suite d’une expérience dans une autre structure européenne, ils arrivent avec leur carnet d’adresse au détriment de la recherche sur le terrain de nouveaux chanteurs domiciliés en France.

Un problème de formation

Démarrer une carrière en France est devenu très compliqué pour les jeunes solistes. Beaucoup de jeunes Français s’exportent en Allemagne, où les troupes existent toujours pour se faire l’expérience de scène exigée par les directeurs d’opéra français.

« On forme trop de chanteurs en France pour le nombre de productions et les jeunes chanteurs sortent du conservatoire sans aucune expérience de scène » (Alain Surrans directeur de l’opéra de Rennes)

L’opéra de rennes vient donc de passer un partenariat avec le pôle supérieur de Bretagne afin de former dès septembre une poignée de jeunes étudiants à la scène mais en attendant, les chanteurs lyriques français sont de plus en plus nombreux à se reconvertir.

Pour faire des économies

Ce qui revient notamment dans le rapport du ministère, c’est le poids des charges salariales en France. Contrairement à d’autres pays européens, les chanteurs français sont soumis au régime du salariat, ce qui impose aux scènes lyriques de payer des charges sociales. En moyenne, le coût d’un chanteur domicilié fiscalement en France est 12 à 40% plus cher que pour un chanteur étranger.
Rares sont les directeurs d’opéra qui acceptent de reconnaitre ouvertement ce critère financier. Certains le nient formellement (comme le directeur de l’opéra de Rennes) d’autres préviennent que les demandes d’économies proviennent directement du ministère de la culture.

Pourtant, le rapport du même ministère prévient qu’il faut cesser de faire des économies en piochant sur les plateaux de chanteurs et opérer un rééquilibrage des postes budgétaires.
Dans un opéra de taille moyenne, comme Limoge, qui ne propose que cinq productions par an, un spectacle vaut plusieurs centaines de milliers d’euros quand le plateau de chanteurs ne dépasse pas les 30 000 euros. En cause : le marché des chefs d’orchestre et des metteurs en scène aux rémunérations de stars, qui déséquilibrent tous les budgets.

Le rôle du public

Le public a sans doute un rôle important à jouer.

« En France, on a des Carmen aberrantes où le texte chanté en Français est incompréhensible. Cela ne passerait jamais ni en Allemagne ni en Italie. Le public français doit réagir ! » (Une soliste française du collectif du 13 juillet)

Certaines scènes lyriques françaises, comme celle du Grand Est (Strasbourg Metz Reims et Nancy) ou Saint Etienne et Limoge, jouent la carte de la co-production et exhument de plus en plus d’œuvres de compositeurs français comme Offenbach et Massenet.

« Exhumer ces œuvres françaises est une chance pour le répertoire mais aussi pour de jeunes chanteurs français qui ont l’énergie et le talent pour les défendre ! » (Josquin macarez directeur artistique de l’opéra de Limoges)

Et le ministère dans tout ça ?

Pour faire face à la baisse des dotations publiques, le ministère de la culture encourage depuis des années le financement mixte (public-privé) des scènes lyriques mais il détient toujours la moitié du financement.

La direction de la création artistique au ministère de la culture se dit très attentive à ce dumping social dont pâtissent les chanteurs français. La nouvelle loi sur la liberté de création qui est en lecture au sénat devrait permettre de protéger les choristes et d’assurer le suivi de carrière des solistes.

Surtout, le ministère promet de faire pression sur les directeurs d’opéra afin qu’ils pensent « en brut » lors des contrats avec les chanteurs solistes c’est-à-dire qu’au lieu de s’arrêter au versement du cachet, ils calculent aussi le défraiement, le logement du chanteur étranger, favorisant ainsi le chanteur vivant sur place.

Dans l’idée de la direction de la création artistique, il s’agit de créer un maillage musical autour des maisons d’opéra en région sortes de troupes territoriales avec des chanteurs solistes rattachés officieusement à chaque grande maison. Problème : le ministère ne veut pas prévoir de mesures contraignantes pour faire fonctionner ce beau rêve.

Sur le même thème

L'équipe de l'émission :