Mardi 12 janvier 2016
9 min

David Bowie, l'avant-gardiste pop

David Bowie s'est éteint à l'âge de 69 ans, deux jours seulement après la sortie de son 25e album "Blackstar". Artiste aux multiples visages et défricheur de talent, la popstar britannique était toujours à l'affût de la nouveauté et de la musique d'avant-garde.

Parmi la dizaine de tubes incontournables écrits et chantés par David Bowie, Heroes, issu de l'album éponyme, tient une place bien particulière dans l'oeuvre du chanteur britannique disparu à l'âge de 69 ans. L'album, sorti en 1977, a été conçu au coeur de l'une des plus passionnates périodes de Bowie, la période dite "berlinoise".

Pour échapper à son addiction à la cocaïne et à une vie totalement dissolue dans le Los Angeles des années 70, le chanteur s'installe à Berlin en 1976 et va y enregistrer trois de ses plus grands disques : Low, "Heroes" et Lodger. Bowie arrive dans une capitale toujours séparée en deux par le mur, et Berlin-Ouest est alors en pleine effervescence underground.

Le premier album berlinois, Low sorti en 1976 s'inspire en effet du krautrock, style musical naissant à Berlin et qui a en partie motivé Bowie à venir s'y installer, mais également de la musique minimaliste de Philip Glass et de Steve Reich. Matthieu Thibault est musicologue, il est l'auteur de David Bowie, l'avant-garde pop.

"Après une période de starification qui lui a fait perdre le sens des réalités, Bowie cherche à revenir en Europe pour y vivre une vie de "monsieur-tout-le-monde". Il se met alors à beaucoup expérimenter en studio. Il va s'inspirer de groupes locaux : Can, Neue !, Kraftwerk ou Tangerine Dream mais aussi de compositeurs minimalistes américains. Et c'est surtout le début de sa collaboration avec Brian Eno, qui se définit comme un "non-musicien" et également théoricien ".

Brian Eno est notamment un disciple de John Cage. Il va pousser Bowie à s'affranchir des codes de la musique pop. Morceaux destructurés, morceaux instrumentaux, utilisation de l'électro-acoustique, de l'électronique. Brian Eno mettra d'aileurs en place un système de composition inspiré par John Cage qu'il baptisera la "stratégie oblique".

Il s'agit d'un jeu de cartes sur lesquelles sont inscrites différentes indications plus ou moins énigmatiques : "Examine avec attention les détails les plus embarassants et amplifie-les", "Utilise une vieille idée" ou encore "Que faut-il améliorer ? Que faut-il épurer ?". Les phrases permettent aux musiciens de résoudre des problèmes durant leurs longues sessions d'enregistrement en studio et sera utilisé pour les trois disques de la trilogie berlinoise Bowie-Eno.

La "stratégie oblique" laisse une grande place au hasard, un processus de composition cher à John Cage. Dans le titre Weeping Wall, issu de l'album Low on ressent distinctement l'influence des compositeurs minimalistes.

Le choix de Berlin n'est pas anodin pour Bowie. Il y est attiré par l'expressionnisme allemand, par le théâtre de Max Reinhardt, de Bertolt Brecht, par la musique électro de Kraftwerk, le krautrock de Neue!, de Tangerine Dream ou de Can, eux-mêmes élèves de Stockhausen. Avec son compratriote Brian Eno, ils vont enregistrer trois des plus grands disques de sa carrière, ouvrant là un chemin à la cold-wave, un style qui influencera nombre de musiciens par la suite.

Cette période a également inspiré le metteur en scène Renaud Cojo avec la création de son spectacle Low/Heroes. Un hyper cycle berlinois, conçu autour des deux premiers albums berlinois de Bowie. Un spectacle qui avait été créé en mars dernier à la Philharmonie de Paris lors de l'inauguration de l'exposition consacrée au chanteur. Renaud Cojo, metteur en scène et grand admirateur de Bowie et de son oeuvre revient sur le travail de défricheur mené par le chanteur.

"Il avait un vrai appétit, une vraie curiosité. Il est allé sur des terrains totalement inédits, visités par d'autres avant lui mais il a su les revisiter et les habiter d'une façon totalement nouvelle. Bowie a sans cesse eu le besoin de s'inventer, de créer des personnages, de les tuer, de les suicider sur scène, de se blesser, de réapparaître à des endroits où on ne l'attendait pas. C'est le cas de sa période berlinoise. Il a senti que quelque chose de neuf se passait là-bas. Il a admirablement défriché des terrains encore méconnus, toujours avec ce souci de les rendre accessibles pour le plus grand nombre ".

Dans Low/Heroes, le spectacle de Renaud Cojo, ce n'est pas la musique de Bowie qu'on entend mais celle de Philip Glass. Le compositeur minimaliste américain a en effet écrit ses symphonies n°1 et 4, respectivement à partir des albums Low et Heroes de David Bowie. La boucle est ainsi bouclée : Bowie s'inspire, s'approprie la musique de Glass qui à son tour s'inspire du travail de Bowie.

Bowie a également fasciné les musiciens classiques comme le démontre ce disque hommage de London Symphony Orchestra, reprenant plusieurs succès du chanteur à la sauce symphonique.

L'Orchestre national de Belgique a lui aussi arrangé l'album "Heroes". A signaler, un mythique enregistrement de Pierre et le loup de Prokofiev avec la voix de David Bowie. Le chanteur avait également été approché par Gerard Mortier, alors directeur du festival de Salzbourg pour créer un opéra à partir d'un de ses textes. Robert Wilson devait se charger de la mise en scène mais le projet ne vit jamais le jour.

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